À l’heure où les chaînes d’approvisionnement se redessinent et où les puissances régionales structurent de nouveaux blocs d’influence, le Brésil s’impose comme un partenaire stratégique de premier rang. La France dispose d’atouts considérables pour approfondir cette relation. Encore faut-il en faire une priorité assumée. La séquence diplomatique des dernières semaines éclaire d’un jour nouveau la place du Brésil dans les équilibres mondiaux.
Ce samedi 21 février, à New Delhi, l’Inde et le Brésil ont signé un accord stratégique sur les minerais critiques et les terres rares, dont le Brésil détient les deuxièmes réserves mondiales. Dans le même temps, ou presque, la France concluait en Inde un contrat Rafale estimé à près de 30 milliards d’euros, confirmant la solidité de son industrie de défense et sa capacité à nouer des partenariats structurants avec les grandes puissances émergentes.
Ce croisement d’actualités n’a rien d’anecdotique. Il révèle une recomposition accélérée des alliances industrielles et des chaînes d’approvisionnement. Il rappelle surtout une évidence trop souvent sous-estimée à Paris : le Brésil est désormais un pivot stratégique des transitions énergétiques, technologiques et géopolitiques du XXIe siècle.
Comme l’analyse Jean-Paul Laborde, ancien secrétaire général adjoint des Nations unies, « le monde ne se contente plus de se fragmenter, il se réorganise autour de puissances régionales capables de structurer des blocs d’influence, des chaînes d’approvisionnement résilientes et des priorités diplomatiques affirmées ». À ses yeux, la France doit intégrer pleinement cette réalité dans une vision stratégique de long terme.
Un acteur central des ressources critiques
L’accord Inde–Brésil sur les minerais critiques s’inscrit dans une logique de sécurisation des approvisionnements et de diversification des dépendances. Les terres rares et les minerais stratégiques conditionnent désormais la compétitivité industrielle, la transition énergétique, l’électrification des transports, le développement des technologies numériques et la production d’équipements de défense.
Dans cette nouvelle géographie des ressources, le Brésil occupe une position déterminante. Son potentiel minier, conjugué à son poids diplomatique et à la montée en puissance de ses capacités industrielles, en fait un partenaire incontournable pour toute stratégie d’autonomie.
La France, engagée dans la réindustrialisation et la souveraineté énergétique, ne peut ignorer cette équation.
Une base franco-brésilienne solide, mais sous-exploitéе
La relation bilatérale ne part pas de zéro. Le Brésil est le premier partenaire commercial de la France en Amérique latine. Plus de 1 400 entreprises françaises y sont implantées, représentant des centaines de milliers d’emplois. Les groupes français sont présents dans l’énergie, les infrastructures, l’agroalimentaire, la défense, l’aéronautique et les services.
Arthur Machado, industriel brésilien et l’un des meilleurs observateurs des relations économiques franco-brésiliennes, souligne que « cette interdépendance dense constitue un socle stratégique encore insuffisamment exploité politiquement. L’enjeu dépasse le commerce : il touche à l’autonomie stratégique, à la sécurisation des ressources et à l’influence diplomatique ».
La signature du contrat Rafale en Inde montre que la France sait inscrire son industrie dans des partenariats de long terme avec des puissances régionales majeures. Une dynamique comparable pourrait être engagée avec le Brésil, dans la défense, l’énergie, le spatial, les infrastructures et les technologies duales.
Une compétition d’influence déjà à l’œuvre
Le Brésil attire aujourd’hui l’attention de toutes les grandes puissances.
La Chine renforce ses investissements dans les infrastructures et l’énergie. Les États-Unis consolident leurs coopérations technologiques et sécuritaires. L’Inde sécurise son accès aux minerais critiques.
La question n’est donc plus de savoir si le Brésil compte, mais comment chaque puissance choisit de se positionner.
Pour Jean-Paul Laborde, « négliger cette réalité reviendrait à accepter un déclassement progressif sur l’ensemble du continent sud-américain. Le Brésil structure un espace régional entier, pèse dans les enceintes multilatérales et participe activement aux dynamiques du Sud global ».
Dans un monde où les alliances sont moins idéologiques que transactionnelles, la France ne peut se contenter d’une relation de simple « entretien ». Elle doit proposer un partenariat structurant.
La diplomatie économique comme levier
L’approfondissement de la relation franco-brésilienne ne relève pas uniquement des canaux diplomatiques traditionnels. Les acteurs économiques jouent un rôle décisif.
La Chambre de commerce du Brésil en France, sous l’impulsion de Jean-Pierre Clamadieu, président du conseil d’administration d’Engie, incarne une diplomatie économique pragmatique, capable de consolider des passerelles durables entre les deux pays. Des entrepreneurs engagés dans le rapprochement bilatéral, à l’image d’Arthur Machado, contribuent à structurer des coopérations fondées sur des projets industriels concrets et des investissements de long terme.
Ces dynamiques créent un écosystème de confiance susceptible de dépasser les alternances politiques et de stabiliser la relation dans la durée.
Transformer l’opportunité en véritable stratégie
La convergence entre l’accord Inde–Brésil sur les terres rares et les contrats récemment signés par la France en Inde envoie un signal clair : les grandes puissances émergentes structurent leurs alliances autour des ressources, de l’industrie et de la défense.
Dans cette recomposition, le Brésil occupe une place centrale.
Pour la France, approfondir cette relation signifie sécuriser des ressources stratégiques, consolider sa présence industrielle en Amérique latine, renforcer son influence dans le Sud global et inscrire son autonomie stratégique dans un réseau de partenariats solides.
Les fondations existent. Les intérêts sont convergents. La dynamique internationale s’accélère. Il appartient désormais à la France de transformer cette convergence en stratégie assumée, cohérente et durable.


