Présentée comme un geste d’apaisement social à faible coût, la suspension de la réforme des retraites semble n’engager que quelques centaines de millions d’euros à court terme. Mais les évaluations de la Cour des comptes et les projections issues du Conseil d’orientation des retraites (COR), reprises notamment par Fipeco, racontent une autre histoire : à moyen et long terme, ce choix alourdit durablement la trajectoire financière d’un système déjà déficitaire. La facture réelle, rapportée au PIB, se chiffre en plusieurs milliards d’euros par an et finit par représenter, sur une génération, des dizaines voire des centaines de milliards d’euros cumulés.
Un coût affiché qui paraît modéré
Officiellement, la suspension de la réforme des retraites est présentée comme une mesure budgétairement raisonnable. D’après les chiffres communiqués par le gouvernement et relayés notamment par Public Sénat et l’UNSA, cette pause représenterait un coût de 100 millions d’euros en 2026 et de 1,4 milliard d’euros en 2027. Même en tenant compte des ajustements et élargissements de la suspension à certains dispositifs, le discours gouvernemental reste le même : la mesure n’alourdirait les comptes publics que de quelques centaines de millions à un peu plus d’un milliard d’euros par an à très court terme. Dans cette présentation, l’État s’achèterait donc un climat social apaisé pour un prix immédiat relativement limité.
Les évaluations indépendantes racontent une autre histoire
Cette lecture change dès que l’on quitte l’horizon 2026-2027 pour regarder les effets sur la décennie 2030. Dans son rapport de février 2025 sur la situation financière et les perspectives du système de retraites, la Cour des comptes chiffre précisément l’impact de différents scénarios. Un arrêt de la progression de l’âge d’ouverture des droits à 63 ans en 2035 aurait ainsi un coût complet de 13 milliards d’euros pour les finances publiques, dont 5,8 milliards de dégradation du seul solde des retraites. De même, une diminution d’un an de la durée d’assurance requise coûterait 7,1 milliards d’euros pour les finances publiques en 2035, dont 3,9 milliards de dégradation du solde des retraites. Autrement dit, relâcher les paramètres d’âge ou de durée, ou renoncer à leur montée en charge, se paie immédiatement en milliards d’euros par an à l’horizon d’une dizaine d’années. Suspendre une réforme qui joue précisément sur ces paramètres revient donc, mécaniquement, à renoncer à des gains d’équilibre du même ordre de grandeur.
Un déficit structurel déjà profond et appelé à se creuser
Les projections du Conseil d’orientation des retraites, synthétisées notamment par Fipeco, montrent que le système n’est pas en situation de large excédent, loin de là. En 2024, le solde financier de l’ensemble des régimes de retraite était déjà légèrement déficitaire, autour de 0,1 % du PIB. Selon le scénario central, ce déficit serait ensuite stabilisé autour de 0,2 % du PIB jusqu’en 2030, avant d’augmenter progressivement pour atteindre environ 0,7 % du PIB en 2040, 1,1 % en 2050 et 1,4 % en 2070. À PIB courant, cela signifie que l’on passe d’un déficit de quelques milliards d’euros par an à court terme à plus de 30 ou 40 milliards d’euros par an à très long terme si aucune correction d’ampleur n’est apportée. Parallèlement, le COR rappelle que la part des dépenses de retraite dans le PIB, déjà élevée, devrait rester sur un plateau haut : environ 13,9 % du PIB en 2024, 14 % autour de 2030, puis environ 14,2 % en 2070 dans le scénario de référence. La réforme de 2023 devait contribuer à contenir cette dérive. Selon une note d’avril 2023 citée par Fipeco, la baisse du déficit des régimes de retraite induite par cette réforme est estimée à 0,4 point de PIB en 2030, soit de l’ordre d’une dizaine de milliards d’euros par an aux prix actuels, et environ 0,6 point de PIB pour l’ensemble des administrations publiques. Suspendre la réforme revient donc à s’asseoir sur une amélioration d’équilibre qui avait déjà été chiffrée.
Un coût cumulé vertigineux sur une génération
Si l’on raisonne maintenant en cumulé, non plus année par année mais sur 10, 20 ou 30 ans, la suspension prend une tout autre dimension. Les évaluations de la Cour des comptes permettent de mesurer l’ordre de grandeur : un cran sur l’âge d’ouverture des droits représente 5,8 milliards de dégradation annuelle du solde des retraites à l’horizon 2035 ; un cran sur la durée d’assurance, 3,9 milliards. En combinant ces effets et en tenant compte du fait que la réforme de 2023 devait améliorer le solde de 0,4 point de PIB en 2030, on obtient un manque à gagner potentiel de plusieurs milliards d’euros par an dès la prochaine décennie. En ordre de grandeur, si l’on considère qu’une suspension durable prive le système d’un ajustement de l’ordre de 4 à 6 milliards d’euros par an à partir des années 2030, le cumul peut rapidement atteindre 25 à 40 milliards d’euros sur dix ans. Sur vingt ans, on monte dans une fourchette de 150 à 200 milliards. Sur trente ans, en prolongeant cette logique, la facture cumulée pour la collectivité peut représenter entre 250 et 400 milliards d’euros. Ces montants ne figurent pas tels quels dans les documents officiels, mais ils découlent directement des effets unitaires chiffrés par la Cour des comptes et des trajectoires de déficit décrites par le COR : on ne fait que projeter, sur plusieurs décennies, un manque à gagner annuel déjà documenté en points de PIB et en milliards d’euros.
Un transfert silencieux entre générations
Derrière les chiffres, c’est la question du partage de l’effort dans le temps qui est posée. Ce que la collectivité « économise » politiquement à court terme en évitant un conflit social frontal est payé financièrement plus tard par d’autres. Chaque année de suspension, si elle n’est pas compensée par d’autres mesures, creuse les déficits des régimes de retraite, accroît la dette sociale ou oblige les pouvoirs publics à envisager, plus tard, des hausses de cotisations ou des ajustements sur le niveau des pensions. Le Comité de suivi des retraites rappelle d’ailleurs régulièrement que, à défaut d’agir sur l’âge ou sur les recettes, la variable d’ajustement finit tôt ou tard par être le niveau de vie relatif des retraités par rapport aux actifs. Sous couvert d’apaisement, la suspension organise donc un transfert discret mais massif entre générations : les retraités actuels bénéficient d’un maintien temporaire des règles plus favorables, tandis que les actifs et les futurs retraités héritent d’un système plus endetté ou d’un effort futur plus lourd, sous forme de prélèvements accrus ou de pensions moins généreuses relativement aux revenus d’activité.
Une décision aux conséquences bien plus lourdes qu’il n’y paraît
À court terme, la suspension de la réforme des retraites peut donner l’illusion d’une décision à faible impact : 100 millions d’euros la première année, 1,4 milliard la suivante, dans un budget public qui se compte en centaines de milliards. Mais si l’on adopte l’horizon que retiennent la Cour des comptes et le COR, celui des décennies plutôt que des exercices budgétaires, le diagnostic se renverse : renoncer aux leviers d’âge et de durée, même temporairement, revient à s’interdire plusieurs milliards d’euros d’amélioration de solde par an, dans un système déjà promis à un déficit allant jusqu’à 1,4 % du PIB en 2070 en l’absence de nouvelles corrections.
La suspension ne coûte presque rien la première année ; elle coûte beaucoup plus cher la dixième, la vingtième ou la trentième. En langage politique, c’est un compromis immédiat. En langage financier intergénérationnel, c’est une addition différée de plusieurs centaines de milliards d’euros potentiels pour la collectivité.



