À la faveur de la visite du Premier ministre français Sébastien Lecornu à Rabat en juillet 2026, les deux capitales ont confirmé la finalisation d’un traité d’amitié inédit, attendu pour l’automne 2026 lors de la visite d’État du roi Mohammed VI à Paris.
Ce texte viendra boucler une séquence ouverte en 2024 par la reconnaissance explicite par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental : ce tournant diplomatique a levé le principal blocage qui pesait sur la relation bilatérale et permis au Royaume de transformer l’essai, en étendant la coopération à l’ensemble de son modèle de croissance – industrie, énergie, infrastructures.
Le futur traité d’amitié, décrit par Paris et Rabat comme « hors norme », repose sur quatre piliers : économie et industrie, sécurité et défense, culture et francophonie, géopolitique et appui au plan d’autonomie marocain au Sahara. Il s’agira du premier texte de ce type signé par la France avec un État non-membre de l’Union européenne, ce qui en fait un instrument structurant pour la hiérarchie de ses relations au Maghreb.
Sur le plan économique, le traité vient formaliser une réalité déjà installée : la France est le premier investisseur étranger au Maroc en stock, avec plus de 30% des IDE, et l’un de ses principaux partenaires commerciaux, tandis que le Maroc est devenu le premier partenaire commercial africain de la France avec plus de 14 milliards d’euros d’échanges annuels. Près de 1 000 filiales d’entreprises françaises – dont l’essentiel du CAC 40 – emploient directement ou indirectement plus de 150 000 personnes au Maroc et participent à en faire un hub de croissance pour les industriels européens.
Du dégel au réchauffement
La lettre d’Emmanuel Macron au roi Mohammed VI, en 2024, reconnaissant que « le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine », a joué un rôle de déclencheur : elle a dissipé la principale incertitude politique, débloquant une série d’accords et de contrats d’investissement à hauteur d’environ 10 milliards d’euros dans la période qui a suivie. Ces engagements portent sur des segments clés de la compétitivité marocaine : le secteur automobile, désormais intégré aux chaînes de valeur mondiales ; le ferroviaire (avec la deuxième ligne TGV Tanger–Marrakech et des projets de transport urbain) ; les transports maritimes ; les énergies renouvelables ; l’agroalimentaire ; les télécoms ; la finance ; et, plus récemment, l’industrie de défense.
La visite de Sébastien Lecornu à Rabat en juillet 2026 s’inscrit dans cette trajectoire. Accompagné de douze ministres – dont ceux des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de l’Économie – le Premier ministre français a coprésidé la quinzième Réunion de haut niveau France‑Maroc, qui n’avait plus été réunie depuis 2019, et acté la signature de quatorze accords couvrant l’économie, la défense, la sécurité intérieure, la migration et la coopération industrielle. De l’interconnexion électrique sous‑marine à un projet de réseau express régional à Rabat, en passant par l’aviation civile, la gestion de l’eau et la transition énergétique, ces accords traduisent la volonté de faire du traité d’amitié le cadre d’une montée en puissance partagée, où croissance marocaine et intérêt stratégique français se renforcent mutuellement.
Pour Rabat, l’enjeu est clair : ancrer la France comme partenaire de rang dans la diversification de son économie, au moment où le Royaume se projette vers 2035‑2040 et où ses secteurs de compétitivité – automobile et aéronautique, télécoms et finance, énergies renouvelables, agroalimentaire, transport ferroviaire et maritime, services portuaires – prennent une place croissante dans les échanges euro‑africains.
En outre, en se dotant d’un traité d’amitié à colonne vertébrale économique, Rabat et Paris donnent un cadre à une alliance plus vaste, où le Maroc se conçoit comme plateforme industrielle, énergétique et logistique pour la France et l’Europe et où la France assume ouvertement le pari que la montée en puissance économique du Royaume dans ces secteurs de compétitivité est un investissement de long terme dans la sécurité de son flanc sud.
Le Sahara comme vitrine
C’est au Sahara occidental que l’on mesure le mieux la façon dont Rabat a su transformer l’essai politique en réalité économique. En inscrivant explicitement ces provinces du Sud dans la lettre de 2024 et dans le futur traité comme pilier géopolitique, la France a permis au Maroc de déplacer le centre de gravité du dossier : moins de contentieux diplomatique, davantage de ports, de zones industrielles et de projets énergétiques.
Les provinces sahariennes deviennent ainsi une vitrine de la stratégie marocaine : développement de ports atlantiques, déploiement de parcs solaires et éoliens, consolidation de filières halieutiques et phosphatières, intégration progressive dans les flux commerciaux régionaux et euro‑africains. Pour la France, l’objectif est d’accompagner ce mouvement en tant que partenaire économique, avec des investissements et des projets « au bénéfice des populations locales », selon les termes de la déclaration présidentielle, tout en assumant une lecture pragmatique où la stabilisation par le développement est jugée prioritaire.
En filigrane, la séquence ouverte par la reconnaissance française de la marocanité du Sahara et prolongée par le futur traité montre la capacité de Rabat à saisir une fenêtre politique pour l’inscrire dans la durée par l’économie. Le Maroc ne se contente pas d’un texte ; il en fait le socle d’un projet : consolider son statut de puissance régionale, offrir à ses partenaires européens une infrastructure de stabilité et de croissance, et arrimer la souveraineté sur ses provinces sahariennes à des chantiers, des emplois et des flux – autrement dit, transformer l’essai diplomatique en trajectoire économique partagé, consolidant ainsi la légitimité de sa possession du territoire.


