Journal de l'économie

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De la pénurie de monnaie à l’inventivité monétaire (3/5)

Notre série sur l'histoire de la monnaie





Le 22 Octobre 2014, par

(Partenariat éditorial)


Crédit : JDE / Ingimage
Crédit : JDE / Ingimage
« Tu es étonné parce que le monde touche à sa fin ? Étonne-toi plutôt de le voir parvenu à un âge si avancé. Le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt. » C’est ainsi que l’évêque d’Hippone, devenu Saint-Augustin évoque, dans un sermon devenu célèbre, la chute de l’Empire romain d’Occident. De fait, cet événement représente bien, sinon la fin du monde, du moins la fin d’un monde.
 
Au plan monétaire aussi, le Moyen-Âge est celui d’un effroyable retour en arrière. « Les proto-Etats qui succèdent à l’effondrement de l’Empire sont obligés de recourir aux prélèvements en nature, alors qu’au même moment la part de l’échange monétaire régresse dans une économie revenue largement au troc. Même au temps de Charlemagne […], le denier d’argent n’était pas utilisé pour les échanges de la vie quotidienne. Les gens se débrouillaient sans monnaie », écrivent les économistes Philippe Simonnot et Charles Le Lien (1).
 
Cette régression n’est bien sûr que le reflet d’une régression généralisée. Les barbares qui s’installent sur les ruines fumantes de l’Empire y importent aussi une organisation sociale archaïque semblable à celle qui existait au début de l’Antiquité. « Ces peuplades n’avaient ni armée, ni administration, ni infrastructure publique. Elles n’avaient aucune ville axée sur le commerce, juste des villages qui subsistaient d’agriculture, d’élevage et parfois de troc avec le monde extérieur. Le commerce était moins fréquent que le pillage du voisin en cas de disette. », explique Vincent Lannoye (2). Et de préciser : « Plus d’un millénaire allait s’écouler avant d’égaler l’efficience économique, administrative, fiscale et donc monétaire de l’Empire romain. »
 
De fait, le retour à une vie économique et sociale plus riche et élaborée sera extrêmement lent et laborieux. Dans des territoires morcelés en une multitude de fiefs seigneuriaux, la monnaie elle-même est morcelée, souvent de piètre qualité et en quantité insuffisante. Signe de la lenteur du redressement opéré, il faudra attendre sept siècles pour que les Princes européens ne lèvent à nouveau l’impôt en monnaie plutôt qu’en nature !
 
Durant cette période encore, l’histoire de la monnaie est un formidable révélateur de l’état d’avancement des sociétés. Ainsi, en France, l’édification progressive d’un État moderne sous l’impulsion de la monarchie trouve aussi sa traduction au plan monétaire. Tandis que les Mérovingiens ne frappaient pas monnaie, Charlemagne remplace les pièces anciennes par une nouvelle monnaie frappée en argent. Surtout, les monarques s’ingénient à constituer sinon un monopole de l’émission de monnaie, du moins à assurer progressivement la prééminence de leur monnaie sur celles émises localement par les seigneurs ou les institutions religieuses.
 
Louis IX, le fameux Saint-Louis, a ainsi édicté une série d’ordonnances visant à assurer la primauté de la monnaie royale. Dans son Histoire monétaire de l’Occident médiéval (3), Étienne Fournial en déduit cinq principes « simples et clairs » : 1. « La monnaie du roi court seule dans le domaine royal » 2. « Elle a cours dans tout le royaume. » 3. « La circulation des monnaies étrangères est interdite ». 4. « Il est interdit d’imiter la monnaie du roi. » 5. « Il est interdit de rogner les pièces. »
 
De la sorte, en favorisant l’unification monétaire, les monarques visent bien sûr à accroître leur pouvoir au détriment des seigneurs rivaux. Comme le soulignent Philippe Simonnot et Charles Le Lien, monétarisation et constitution d’un État moderne vont de pair : « La monétarisation de la dépense aura d’importantes conséquences politiques, sociales et juridiques. Par exemple, au lieu de payer les armées de ses barons en fiefs, c’est-à-dire en terres, le prince réglera des mercenaires et leurs conducteurs (condottieri) en espèces. Il pourra aussi accorder des pensions monétaires aux aristocrates qu’il veut soumettre, ou encore des privilèges, sous forme d’exemptions fiscales. Un tel usage de la monnaie signale la fin du féodalisme – lequel peut s’analyser, du point de vue économique, comme une chaîne compliquée de trocs bilatéraux entre suzerain et féal. » (4)
 
Outre le morcellement, l’autre grand problème rencontré alors est la pénurie de monnaie. Comme l’écrit Dominique Ancelet-Netter, « l’histoire monétaire de la période médiévale est celle de la famine ou de la disette monétaires. Le mot varie selon les historiens, mais le fait demeure : les monnaies en circulation sont rares dans toute l’Europe » (5). Cette situation s’explique par l’absence de gisement d’or et la faiblesse des gisements d’argent sur le continent mais aussi par le déficit de la balance des échanges avec les empires byzantins et musulmans qui captent la meilleure monnaie, sans oublier la propension des plus riches à thésauriser en raison du manque de confiance en l’avenir.
 
Alors que la fin de l’Empire romain a illustré les ravages que peut provoquer une création monétaire trop importante provoquant de l’inflation, la séquence médiévale démontre que le manque de monnaie a également des effets délétères en entravant le développement du commerce et de l’économie. Le manque de monnaie a donc été l’un des soucis de la période, parfois résolu par la découverte de nouveaux gisements d’argent. On sait ainsi que l’exploitation de mines très importantes dans l’Est de l’Europe et la capacité nouvelle des grandes villes italiennes à capter l’or en usage en Orient a contribué à l’essor économique et commercial des XIIe et XIIIe siècles, avant que, plus tard, les conquêtes espagnoles et portugaises en Amérique du Sud n'apportent en Europe d'immenses quantités d'or.
 
Mais cette pénurie a peut-être aussi eu la vertu de doper l’imagination monétaire. À compter du XIIIe siècle, la banque est réintroduite en Occident par les Lombards. En développant le prêt les banques permettent de lutter contre la thésaurisation. Les pièces déposées par les uns sont réintroduites sur le marché où elles font défaut. Autre innovation, également pratiquée par les templiers : la lettre de change initialement créée pour permettre aux marchands de ne plus se déplacer avec de grandes quantités de pièces mais qui a également été utilisée comme moyen de paiement.
 
Certes, comme le précise Vincent Lannoye, « les Lombards accordaient leurs prêts aux seuls clients capables de rembourser rubis sur l’ongle. Il s’agissait bien de prêts en pièces de monnaie versées aux emprunteurs et non pas de crédits en compte bancaire. Les quantités de pièces prêtées étaient moindres que les quantités déposées. Les banques italiennes étaient encore loin de créer la fameuse monnaie scripturale, mais l’on s’en rapprochait. »

Enfin, autre évolution cruciale, à compter du XVIe siècle, l’amélioration des techniques de frappe grâce à la presse à vis permit de réintroduire des pièces de billon : moins facilement imitables que par le passé, elles suscitaient une confiance suffisante pour être, sinon thésaurisée, au moins utilisée dans les menues transactions du quotidien. De la sorte l’usage de la monnaie s’est pour ainsi dire popularisé tandis que la monnaie s’éloignait de son statut initial de « bien intermédiaire » pour se rapprocher de ce qu’elle est aujourd’hui : un moyen de paiement défini par sa valeur faciale.
 
 
(1) La monnaie. Histoire d'une imposture, par Philippe Simonnot et Charles Le Lien, Editions Perrin, 2012, 276 p.
(2) L'Histoire de la Monnaie pour comprendre l'Économie, par Vincent Lannoye, CreateSpace Independent Publishing Platform, août 2011, 452 p.
(3) Histoire monétaire de l’Occident médiéval, par Etienne Fournial, Editions Fernand Nathan, 1969, 194 p.
(4) La monnaie. Histoire d'une imposture, op. cit.
(5) La dette, la dîme et le denier. Une analyse sémantique du vocabulaire économique et financier au Moyen-Âge, par Dominique Ancelet-Netter, Presses Universitaires du Septentrion, 2010, 397 p.


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