Journal de l'économie

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Les ancêtres de la monnaie (1/5)

Notre série sur l'histoire de la monnaie





Le 20 Octobre 2014, par

(Partenariat éditorial)


Crédit : JDE / Fotolia
Crédit : JDE / Fotolia
L’histoire de la monnaie se confond avec celle de l’humanité… Aussitôt qu’ils ont travaillé, collaboré, coopéré pour assurer leur subsistance et améliorer leurs conditions de vie, les hommes ont ressenti le besoin d’un moyen permettant de fluidifier leurs échanges. « Avant l’échange monétaire ou derrière l’échange monétaire, il y a l’échange tout court. L’homme est un animal échangiste, pourrait-on dire. Il a d’instinct du goût pour ce jeu où tout le monde gagne », écrivent les économistes Philippe Simonnot et Charles Le Lien (1).
 
Cette propension humaine à l’échange prend toutefois une importance croissante à compter de la « révolution du néolithique ». Comme le note Vincent Lannoye, auteur d’une histoire de la monnaie (2), à cette époque, « les nomades chasseurs-cueilleurs se sont sédentarisés pour un approvisionnement plus régulier. Ils ont ainsi pu tirer parti de l’élevage sur les terres incultes et de l’agriculture dans les champs rendus arables par l’irrigation et d’autres techniques. Pour protéger les troupeaux et les récoltes, les communautés s’étaient approprié des territoires et elles s’étaient regroupées en villages, puis en villes fortifiées ou en cités-États ».
 
Cette nouvelle forme d’organisation va bien sûr de pair avec une diversification et une spécialisation progressive des tâches dont chacun s’acquitte pour contribuer au bien-être de la communauté. Les métiers font progressivement leur apparition. D’une masse indistincte des chasseurs-cueilleurs émergent des cultivateurs, des éleveurs et des artisans de toutes sortes, dotés de compétences spécifiques : forgerons, charpentiers, tisseurs, mineurs, etc.
 
Initialement ce nouveau mode d’organisation ne nécessitait toutefois pas de recourir à la monnaie, ni même au troc, le modèle dominant étant plutôt collectiviste. À l’instar de ce qui se pratiquera bien plus tard dans les kibboutz et les communautés alternatives des années 1960-1970, l’ensemble des biens produits était redistribué à l’ensemble des membres !
 
C’est l’extension géographique de ces communautés, la complexification et la diversification des services et biens produits qui sonnera le glas de cette sorte d’archéo-marxisme. Sur de vastes territoires, l’emprise du pouvoir central se relâchant, une part croissante des échanges se déroulait directement entre des agents économiques plus autonomes, donnant naissance à une « économie mixte », combinant redistribution et libre-échange dans un foisonnement d’initiatives privées.
 
Vincent Lannoye explique les immenses avantages résultant de cette croissance des échanges : « Avec l’échange de viande contre des outils, un boucher produisait davantage ou avec des procédés plus économes. L’artisan d’outils trouvait plus intelligent de fabriquer un outil pour l’échanger contre un pain nutritif que de produire lui-même un pain malingre. Le monde extérieur profitait ainsi d’une mine de fer, d’une rivière poissonneuse, de terres fertiles ou d’un autre avantage géographique. »
 
Si bénéfique fut-elle pour une humanité luttant encore souvent pour sa subsistance, cette économie de troc montra toutefois rapidement ses limites. Un exemple : un pêcheur souhaitant acquérir des amphores ne pouvait, suivant ce modèle, n’obtenir celles-ci qu’après avoir trouvé un fabricant d’amphores désireux d’acquérir du poisson… Et si ce dernier était plutôt désireux d’avoir du vin, il ne restait plus au pêcheur qu’à échanger son poisson contre du vin avant de revenir vers le fabricant d’amphores. À supposer toutefois que le marchand de vin ait lui envie de poisson…
 
Pour résoudre cette complexité inextricable et s’épargner d’interminables marchandages, les participants aux nombreux marchés et foires où se déroulaient les échanges ont dès lors abandonné progressivement le troc pur pour lui substituer l’échange contre un bien intermédiaire unique admis de tous comme, par exemple, le sel. Dans ce système, le pêcheur vendait son poisson contre des sacs de sel avant de les utiliser pour acheter des amphores !
 
Le choix fréquent du sel dans de nombreuses contrées ou époques s’explique par ses nombreux avantages. D’une part, il est aisément fractionnable, permettant un calcul plus fin du prix. D’autre part, il est imputrescible et permet donc un report dans le temps de l’échange, et l’apparition d’une forme d’épargne. Enfin et surtout, il suscite la confiance : en effet, en raison de son usage pour la conservation de la viande et du poisson, chacun savait qu’un sac de sel trouverait toujours preneur.
 
Signe de l’importance acquise par le sel dans la vie économique de nos lointains ancêtres, le mot « salaire » trouve là son origine. Toutefois un grand nombre d’autres matières ont également rempli cette fonction au cours de l’histoire comme le blé ou même le bétail. En latin, ce dernier était d’ailleurs désigné par le mot « pecus » d’où découle le terme actuel de « pécuniaire ». Et en sanskrit il était appelé « rupa » à l’origine du mot « roupie » utilisé aujourd’hui encore pour nommer les monnaies de nombreux pays tels que l’Inde, le Pakistan, l’Indonésie ou encore le Népal. Même le mot « capital » dérive de « cheptel ». Ce recours au bétail comme « monnaie » d’échange peut sembler curieux. Il s’explique en fait par sa facilité de transport : à l’inverse des sacs de sel ou de blé, le bétail a l’avantage de se transporter lui-même !
 
Peut-on voir dans ces biens intermédiaires de véritables monnaies ? Pas tout à fait. En effet, même si, au fil des siècles, le sac de sel est devenu une sorte d’unité comptable, passant de main en main au gré du commerce, sans même être consommé, il ne peut être pleinement qualifié de monnaie parce qu’il reste potentiellement consommable. On parle donc plus volontiers de « protomonnaie » ou de « monnaie marchandise ». « La monnaie sera pure lorsque le bien intermédiaire “non consommé” aura évolué en monnaie “non consommable” et sera utilisée pour les transactions par l’ensemble de la population. Ce stade sera atteint avec des monnaies symboliques en pièces de cuivre ou en billet de papier », note Vincent Lannoye.
 
Pour autant, malgré l’essor des monnaies symboliques communément utilisées aujourd’hui, le recours aux « protomonnaies » n’a pas entièrement disparu. Outre sa persistance dans des contrées reculées attachées à des usages locaux archaïques, il réapparaît aussi dans les périodes de chaos : on songe notamment à l’usage du paquet de cigarettes dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre. Si l’apparition des « protomonnaies » a représenté un formidable progrès pour l’humanité, leurs réapparitions sporadiques sont aujourd’hui le signe de terribles régressions.

(1) La monnaie: Histoire d'une imposture, par Philippe Simonnot et Charles Le Lien, Editions Perrin, 2012, 276 p.
(2) L'Histoire de la Monnaie pour comprendre l'Économie, par Vincent Lannoye, CreateSpace Independent Publishing Platform, août 2011, 452 p.

 

 




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