Ruptures de CDI : les secteurs où les jeunes décrochent le plus

Le CDI reste le contrat de référence en France, mais il ne signifie plus forcément installation durable pour les jeunes actifs. Une étude du Céreq montre qu’en début de carrière, les départs sont plus fréquents qu’auparavant et que leur issue dépend largement du secteur d’activité : nouvelle embauche stable pour certains, sortie de l’emploi pour d’autres. 

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Le début de carrière des jeunes actifs devient plus mobile, avec des écarts très marqués selon les secteurs. | journaldeleconomie.fr

De plus en plus de jeunes quittent leur CDI dans les premières années de vie active. Derrière ce mouvement, il n’y a pas seulement une envie de changer d’air : le phénomène traduit aussi des conditions de travail contrastées selon les métiers, des perspectives parfois limitées et une stabilité devenue très inégale selon les secteurs.  

Le CDI reste la norme, mais plus forcément un ancrage durable

Le CDI conserve un poids symbolique fort dans l’imaginaire social français. Il reste associé à la sécurité, à l’accès au logement, au crédit et à une forme de normalité professionnelle. Pourtant, ce repère fonctionne moins bien pour comprendre les débuts de carrière. Le Céreq résume ce basculement en une formule sans détour : « Si le contrat à durée indéterminée reste la norme formelle du droit du travail français, il ne suffit plus à garantir une insertion stable en début de carrière. » Cette observation s’appuie sur les enquêtes Génération et sur la comparaison entre plusieurs cohortes de jeunes entrés sur le marché du travail.  

Les chiffres avancés par l’organisme sont parlants. Parmi les jeunes de la génération 2017 en emploi en mars 2020, 58% occupaient un CDI. Trois ans plus tard, 24% de ceux qui étaient en CDI n’étaient plus ni en CDI ni dans la fonction publique. Pour la génération 2010, cette proportion atteignait 17%, et 16% pour la génération 2004. Le mouvement est donc net : la sortie du CDI en début de parcours s’est intensifiée.  

Ce que les départs précoces disent vraiment du marché du travail

Le premier enseignement de l’étude est qu’il faut se méfier d’une lecture uniforme. Tous les départs ne se ressemblent pas. Dans certains cas, le jeune salarié démissionne pour rejoindre une autre entreprise dans de meilleures conditions. Dans d’autres, la rupture traduit une difficulté à tenir dans le poste, un manque de perspectives ou une insertion plus fragile qu’elle n’en avait l’air. Le Céreq insiste sur cette différence entre ruptures choisies et ruptures subies, un point décisif pour comprendre ce qui se joue derrière les statistiques globales.  

Cette distinction change le regard porté sur les jeunes actifs. Dire qu’ils « quittent leur CDI » ne signifie pas automatiquement qu’ils se détournent du travail ou qu’ils rejettent l’entreprise. Une partie d’entre eux se montre au contraire mobile parce qu’elle peut se le permettre, notamment dans des secteurs où les compétences sont recherchées. L’étude relève ainsi que dans l’information-communication, l’industrie, l’architecture-ingénierie ou la finance, plus de 70% des jeunes ayant quitté leur CDI en 2020 étaient encore en CDI en 2023 ou avaient rejoint la fonction publique. Dans ces cas-là, la rupture ressemble davantage à un déplacement dans l’emploi stable qu’à une chute.  

Le constat est tout autre dans les secteurs les plus exposés à la pénibilité, aux horaires atypiques ou à une moindre qualité de l’emploi. L’hébergement-restauration apparaît comme le cas le plus frappant : 83% des CDI occupés à trois ans de vie active par la génération 2017 y ont été rompus, contre 65% pour la génération 2010, et 44% des jeunes concernés sont sortis durablement de l’emploi stable. Les arts et spectacles, certains services administratifs, ainsi que des segments de la santé figurent aussi parmi les secteurs où la rupture du CDI débouche plus souvent sur une instabilité prolongée.  

Pourquoi le même CDI ne protège pas de la même manière

Le CDI ne vaut pas partout la même promesse. Sur le papier, le contrat est identique. Dans les faits, sa solidité dépend du contenu du poste, de la charge de travail, de la capacité à progresser et du dynamisme du secteur. Un CDI dans un univers où l’on peut retrouver rapidement un poste comparable n’offre pas la même sécurité qu’un CDI dans une activité où les départs ouvrent surtout vers le chômage ou l’inactivité.  

Cette réalité rejoint les constats plus larges dressés par l’Insee et la Dares sur la mobilité récente des salariés. L’Insee notait encore qu’« En 2024, 15,9 % des salariés du secteur privé de 2023 ont quitté leur employeur, soit 2,4 points de moins qu’en 2023, dans un contexte de ralentissement du marché du travail. » La hausse très forte observée après la crise sanitaire s’est donc atténuée, mais le niveau de mobilité reste révélateur d’un marché du travail plus mouvant qu’avant 2020. De son côté, la Dares relevait début 2024 : « En concentrant 44 % des fins de CDI, les démissions sont ainsi plus fréquentes début 2024 qu’avant la crise sanitaire. »  

Autrement dit, les jeunes ne sont pas une exception isolée. Ils se trouvent simplement au point où les tensions du marché du travail se voient le plus vite. Lorsqu’un poste s’avère peu soutenable, mal payé ou pauvre en perspectives, ce sont souvent les premières années qui servent de test. Le CDI n’efface pas ces défauts. Il peut même masquer provisoirement une fragilité qui n’apparaît qu’après quelques mois ou quelques années.  

Une alerte pour les entreprises, mais aussi pour les services du quotidien

Pour les employeurs, la conclusion est assez claire : proposer un CDI ne suffit plus à fidéliser. Les jeunes actifs regardent aussi l’organisation du travail, les horaires, l’ambiance, la reconnaissance et les possibilités d’évolution. Dans les secteurs où les recrutements sont difficiles, cette évolution peut aggraver les tensions déjà visibles. Lorsqu’un établissement de restauration, un service de soin ou une activité culturelle peine à garder ses salariés, cela finit par avoir des effets tangibles sur le public : rotation des équipes, qualité de service plus variable, fermetures ponctuelles ou sous-effectifs plus fréquents. Cette dernière idée relève d’une déduction raisonnable à partir des tensions sectorielles observées, plutôt que d’une mesure directe de l’étude du Céreq.  

Le sujet dépasse donc la seule question générationnelle. Il dit quelque chose du fonctionnement concret de l’économie française. Quand des jeunes quittent rapidement un emploi stable, ce n’est pas seulement une affaire de préférence individuelle. C’est aussi un indicateur de la capacité d’un secteur à offrir des carrières soutenables. Le Céreq le résume en soulignant qu’« entre 2020 et 2023, près d’un quart des jeunes titulaires d’un CDI trois ans après leur entrée sur le marché du travail ont quitté l’emploi salarié stable ». Ce chiffre ne raconte pas une défiance générale envers le CDI. Il raconte surtout une vérité moins confortable : la stabilité contractuelle ne compense plus, à elle seule, les déséquilibres du travail réel.  

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