Quel est le bilan économique de l’ère Macron ?

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MAY 15, 2017 - BERLIN: the newly elected French President Emmanuel Macron at a press conference after a meeting with the German Chancellor in the Chanclery in Berlin. shuterstock | journaldeleconomie.fr

À l’heure où Emmanuel Macron revendique un bilan économique fondé sur la baisse du chômage et l’attractivité retrouvée de la France, les indicateurs racontent une réalité plus contrastée. Recul dans le classement des puissances économiques, érosion du pouvoir d’achat, explosion des coûts de l’énergie, précarisation du travail et dette devenue structurelle : derrière les chiffres de la croissance, c’est le déclassement progressif du niveau de vie des Français qui affleure. Une lecture critique de neuf années de macronisme économique, entre fragilités structurelles et choix politiques contestés.

Par Daniel Montforte

La France est aujourd’hui la 7ème puissance mondiale. Avec un produit intérieur brut de 2830 millards de dollars en 2024 et 3211 millards estimés en 2025. Elle était encore dans le top 5 de ce classement en 2000. Ce recul de deux rangs est concédé par la montée de deux puissances économiques nous dépassant : Le Royaume-Uni en 2012 et l’Inde en 2017. Cette dernière est un pays émergeant, augmentant son PIB dans des proportions que la France ne pourrait atteindre en raison des décalages démographiques et de maturité de leurs économies. L’émergence de l’Inde dans le top 5 de ce tableau était inéluctable, comme le fut celle de la Chine un peu plus tôt. Ce qui est parlant est de comparer la situation française avec les économies  comparables, celles européennes. Pendant ce temps où la France a reculé, l’Angleterre et l’Allemagne se maintiennent. Le royaume-Uni reprend son rang devant nous en 2012, l’Allemagne dépasse le Japon dix ans plus tard (surtout en raison d’une contraction japonaise de la valeur de sa devise que par un sursaut allemand, mais sa stabilité a permis cette performance allemande).

Poussons la comparaison des économies de la zone euro. Nous voyons que la France connaît une croissance proportionnée, avec 1,2 %. Mais ce taux demeure en-dessous, voire très en-dessous si on élargit aux pays hors euro et hors UE : 1,4 %. Ce sont les petits pays, avec des taux entre 3 et 6 % qui tirent cette moyenne vers le haut actuellement : Malte, Chypre, Albanie, Croatie, Lituanie, Bulgarie pour la zone euro ; Pologne et Danemark hors euro mais dans l’UE ; Kosovo, Albanie, Macédoine, Moldavie, Turquie hors UE.

Que l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France affichent ces contre-performances tandis que les plus petits grimpent deux fois plus vite s’explique par plusieurs facteurs. En premier lieu, il se passe à l’échelle de l’Europe ce que l’on observe à l’échelle planétaire. Les économies moins développées progressent plus vite parce qu’elles partent de plus loin, parce que leur démographie est plus vigoureuse, parce que leur situation attire plus efficacement les investissements. Dans le cadre européen toutefois, ceci ne se passe pas uniquement en raison de la compétitivité, mais également en raison des choix stratégiques de convergence pris conjointement à Bruxelles. Les pays contributeurs nets financent le rattrapage économique par un choix idéologique menant une stratégie globale d’uniformisation du continent. Nous souhaitons l’avènement des États-Unis d’Europe et nous mettons les moyens à ce projet.

L’argument de dire que la France a une croissance faible en raison de l’ancienneté de son développement et d’une certaine stabilité de son économie, peut s’entendre. En revanche, le PIB par habitant est un indice qui va au-delà de l’indicateur de production de la richesse nationale. Il est un des marqueurs de l’activité et du niveau de vie des gens. Nous voyons avec celui-ci une confirmation de ce dont nous avions l’intuition avec le seul PIB. La contraction de la croissance n’est pas compensée en France par le recul de sa natalité. Le taux de PIB par habitant chute plus vite que la croissance du PIB en 2024 (0,8 contre 1,2 %). Car la reprise économique post-Covid de 2022 a été neutralisée par une inflation de mêmes proportions (2 % environ), laquelle s’est installée les deux années suivantes (pic à 4,9 % de hausse des prix en 2023) alors que le PIB/hab redescendait rapidement à 0,7 % cette même année 2023.

Pour conclure sur le recul de la France de deux rangs dans le classement économique mondial, nous pouvons dire que si avoir été dépassée par le Royaume-Uni et l’Inde ne marque pas à proprement parler un effondrement de nos propres performances ces dix dernières années (ce  recul a des raisons antérieures et exogènes), la progression d’autres acteurs fait de la France un interlocuteur à l’international de moindre poids. Dans le contexte des économies comparables, une baisse de nos performances est notable. Et surtout, cette baisse est confirmée par des indices plus fins de perception du niveau de vie et de bien-être d’une population qui dans ses colères sourdes, en manifeste de plus en plus l’intuition.

Pouvoir d’achat et IDH

Voyons maintenant des indicateurs comme le développement humain, l’indice du bonheur, d’optimisme de la population.

La France reste relativement bien placée dans la liste. 26ème sur 189 pays, demeurant dans le groupe privilégié des pays à « développement humain très élevé. » Mais avouons-le, ne plus y être après que cette nation s’est imposée au monde pendant plusieurs siècles comme l’une des civilisations à la pointe du développement humain, le pays des Droits de l’homme, traçant des directions pour tous dans des domaines aussi divers que la pensée politique, les sciences, les arts, actrice majeure dans l’invention du cinéma, de l’automobile, de la vaccination, etc., eût été une contreperformance du niveau de la chute de Constantinople…

Lorsqu’une grande puissance est dans le top 10 en termes de PIB mais dans le top 30 seulement pour l’IDH, cela ne signifie-t-il pas que ce dernier progresse moins vite que la production de richesses dans ce pays ? En un mot, que les inégalités s’accroissent ?  

Pour le vérifier, voyons dans un premier temps les courbes de l’inflation et du salaire médian. Les deux courbes sont assez proches : + 52 % entre 2000 et 2026. C’est dans le détail qu’apparaît l’écart. De 2000 à 2022, le salaire médian augmente sensiblement plus vite que l’inflation, jusqu’à 10 points d’écart en 2015, pour la rejoindre en 2026. Observer un parallèle global entre les deux courbes masque en réalité une progression du pouvoir d’achat jusqu’en 2015, puis c’est le décrochage dans les années 2022-23, recul se poursuivant jusqu’à 2026. L’inflation a progressé de 25 % depuis 2015 et le salaire médian de 20 % seulement.

Le pouvoir d’achat des Français est indubitablement en recul.

Sans surprise, la consommation des ménages suit ces mauvais résultats. L’année 2021 est une exception de rattrapage. Les Français, profitant d’une inflation dont ils se doutent qu’elle ne restera pas stable, s’empressent de rattraper sans l’atteindre le volume de ce qu’ils n’ont pas consommé l’année précédente (+5,2 % contre -6,5 % en 2020). La reprise économique d’après confinement ne relance pas la consommation, qui progresse désormais deux fois moins vite que l’inflation. On a vu que la baisse du pouvoir d’achat explique en partie cette latence.

Une autre piste d’explication est donnée par les chiffres de l’épargne. En progrès de 20 % depuis 2019, ce résultat serait positif s’il s’accompagnait d’une hausse du pouvoir d’achat. Dans le cas contraire il signifie que les Français renoncent à consommer, se privent et épargnent parce qu’ils n’ont aucune confiance en l’avenir.

La conclusion est terrible pour le bilan économique du macronisme. Les marqueurs sont tous au vert lorsque le président arrive à l’Élysée en 2017. La couleur a changé. Et ce malgré la formidable prophylaxie de l’emprunt COVID perfusant les salaires pendant les confinements.

Chômage et précarité

Cette conjoncture favorable du début de l’ère Macron se vérifie par les chiffres du chômage — on a assez dit à gauche que Macron avait récolté les effets d’une politique semée pendant le quinquennat précédent. Les Français savent bien que cette tendance positive a longtemps masqué la part du chômage de catégorie B et C. Ce n’est plus tout à fait vrai. Le non-emploi baisse très nettement toutes catégories confondues jusqu’en 2023.

Ce qui est nouveau est le rôle de l’auto-entreprenariat dans l’activité des précaires. Marginal sous le règne de son concepteur Sarkozy, le régime de l’auto-entrepreneur explose sous Macron, avec une multiplication par 2,7 en dix ans. La superposition des courbes du chômage et de l’auto-entreprenariat dessine très nettement un changement structurel de l’activité des précaires. Le chômage baisse tandis que les créations de micro-entreprises croissent exponentiellement de 2015 à 2022. Une catégorie croissante de salariés sort du chômage (ou cumule les deux statuts), faute d’emploi stable ou suffisamment rémunérateur, pour aller vers une micro-entreprise « d’appoint. » Ceci est net si l’on se penche sur leur devenir. Selon l’Insee, 38 % seulement de ces auto-entrepreneurs passent le seuil de 5 ans d’existence. Ce qui serait rassurant pour eux si cela était dû au passage vers un statut permettant un chiffre d’affaire plus élevé. Ce n’est pas le cas. Le ratio est de 80 % environ qui arrêtent définitivement, contre 20 % qui évoluent en EI classique, SAS ou SARL.

On comprend ainsi qu’un des travers de cette plus grande facilité d’entreprendre est le maquillage de petits boulots précaires, clandestins ou des contrats auparavant salariés. Les employeurs sur petits temps partiels ou CDD d’antan se sont transformés en clients d’entrepreneurs pauvres.

Hausse des prix des énergies

Voyons maintenant les causes de ce décrochage, de cette perte récente de 5 % du pouvoir d’achat. Elles sont assez peu nombreuses. La hausse des prix, y compris ceux des produits de première nécessité, a une même cause racine : l’explosion du prix des énergies.

Le prix de l’électricité connaît un pic historique entre 2022 et 2024. Il prend 52 % entre 2015 et 2024, tandis que le salaire médian dans le même temps n’augmente que de 17 %. Cette hausse brutale s’érode ensuite mais le réajustement ne se vérifie pas pour l’ensemble du fameux panier de la ménagère. Les prix restent hauts, dans l’attente du rattrapage par les salaires, toujours à la traîne.

L’énergie primaire hydrocarbure est la seconde énergie en cause. Le prix moyen à la pompe s’est accru de 42 % entre 2015 et 2026, soit plus de deux fois plus que le salaire médian sur la même période (nous passerons ici sur la politique de taxation, qui serait un sujet en lui-même).

Le coût des énergies est-il imputable à des décisions politiques nationales ou bien n’est-il que contrainte internationale ? La réponse à pareille question ne peut être simplement binaire. Il est évident que des guerres déclenchées à l’autre bout du monde sont de ces causes exogènes. Cependant, certaines décisions locales vont émousser les chocs, voire les renverser. D’autres peuvent au contraire les aggraver, parfois même les provoquer.

Pour ce qui concerne les prix subis par les ménages comme par les entreprises en France, il est évident que la responsabilité de l’exécutif est engagée. Voici pourquoi :

La France redevient importatrice nette d’électricité en 2022, ce qui non seulement relève de l’aberration si l’on veut bien se souvenir de l’effort nucléaire français depuis Mendès-France, amplifié sous de Gaulle et poursuivi avec ses successeurs jusqu’à Chirac, mais relève de la notion de haute trahison telle qu’elle existait dans nos constitutions jusqu’en 2007. Car  depuis 2021, et plus encore depuis le choc de 2022, nous produisons à perte. S’il est acceptable de faire des erreurs (s’engager dans le marché européen de l’énergie dans des conditions qui nous sont très défavorables), ne pas les corriger n’en est plus une. C’est une faute politique et morale — une trahison du pacte intergénérationnel. La neuvième législature du Parlement européen ne corrige pas en effet suffisamment les raisons systémiques ; l’hémorragie se poursuit. Il eût fallu a minima, comme fit l’Espagne et le Portugal, imposer un plafonnement dérogatoire des prix du gaz. Au moins pour le temps de la négociation, d’une remise à plat du marché européen de l’énergie.

La guerre russo-ukrainienne pourrait passer pour une cause exogène de la hausse des prix du gaz (et indirectement de l’électricité). Elle ne l’est pas.

Il est inévitable ici de sortir de la seule logique économique pour évoquer l’histoire et la politique. Les très coûteuses opérations américaines de déstabilisation de l’amitié russo-ukrainienne (du propre aveu de responsables aussi éminents que Georges Tenet ou Victoria Nuland), débutent durant les dernières années de présidence de Boris Eltsine. L’Europe aurait très bien pu choisir de s’entendre avec une Russie qui frappait à la porte de l’OTAN, comme elle continua de s’entendre avec Washington lorsqu’elle menait des guerres contestables. La guerre en Ukraine aurait très bien pu se cantonner à la stricte rivalité russo-américaine. L’UE aurait pu observer une neutralité circonspecte, comme lors du conflit avec l’Iran dernièrement. Elle fit le choix stratégique inverse. Elle suivit en cela, du point de vue strictement économique, les intérêts américains bien plus que les siens propres. Emmanuel Macron poursuivit cette stratégie. C’était tourner le dos à des énergies bon marché. S’approvisionner plus cher ailleurs revient à financer une stratégie brzezinskienne d’un autre temps — un choix qui pèse très lourdement sur nos économies. Et qui pèsera plus encore à l’avenir s’il s’avère, comme on peut déjà le pressentir, que le président français a misé sur le mauvais cheval : un empire autocentré et déclinant, en une période où la prospérité économique passe par le commerce avec le Sud global et émergeant.

La dette

Nous avons vu que la croissance, très faible, n’a pas suffit ces dix dernières années à entretenir le train de vie des Français. Si le pouvoir d’achat n’a reculé que de 5 %, rappelons que c’est beaucoup plus porté par l’emprunt que par la production de richesses. Le fameux « Quoi qu’il en coûte », réponse politique au choc COVID, fut une rupture majeure qui nous a fait passer d’une dette très élevée mais maîtrisable (100 % environ du PIB) à brutalement 115 %, une dette hors de contrôle. Avec un budget à 5 % de déficit et une croissance à 1,2 %, il ne sera plus possible de redresser la tendance sans une mise plat. Les dépenses publiques, à 57 % du PIB, continuent de croître, tandis que les intérêts d’emprunt ne pourront que progresser puisque notre économie est entrée dans la zone rouge. Les bruits courent d’une mise sous tutelle. Le risque réel est plutôt celui de contraintes accrues de la Commission européenne, de coupes budgétaires imposées et de plus en plus lourdes. C’est à dire la poursuite de la perte de contrôle de notre propre économie. Le tragique est que ce type de remède fera baisser encore la redistribution, éloignera les investissements, découragera les bonnes volontés entrepreneuriales.

Dans leur histoire, les Français ont toujours attendu d’être au fond du trou pour réagir. Chaque fois, par l’arrivée d’un meneur qui renverse la table et redonne la foi. « On en a vu d’autres », aurait dit de Gaulle à Peyrefitte. Certes, les Anglais n’assiègent pas Orléans, le gouvernement n’est pas replié à Bordeaux ou à Vichy. Mais l’usure privée a maintenant les deux mains sur la cassette.

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