Des millions d’emplois menacés : pourquoi la crise au Moyen-Orient inquiète autant l’OIT

L’Organisation internationale du travail alerte sur les répercussions économiques de la crise au Moyen-Orient. Au-delà du risque de destruction d’emplois, l’institution pointe une menace plus large : baisse des heures travaillées, recul des revenus réels, fragilisation des ménages et tensions accrues pour les travailleurs migrants.

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La crise au Moyen-Orient pourrait réduire les heures travaillées et fragiliser les revenus de millions de ménages, selon l’OIT. | journaldeleconomie.fr

Le conflit au Moyen-Orient ne pèse pas seulement sur la sécurité régionale et les prix de l’énergie. Dans une mise à jour de ses perspectives sociales et de l’emploi, l’Organisation internationale du travail (OIT) met en garde contre une dégradation progressive des emplois disponibles, des heures travaillées et des revenus, avec des effets potentiels sur la consommation des ménages dans plusieurs régions du monde.

38 millions d’emplois menacés : l’OIT alerte sur les revenus

L’Organisation internationale du travail (OIT) chiffre l’impact potentiel de la crise au Moyen-Orient en heures travaillées. Dans sa mise à jour de mai 2026 consacrée aux conséquences du conflit sur les marchés du travail et rapportée notamment par BFMTV, l’institution estime qu’un choc prolongé pourrait représenter l’équivalent de 38 millions d’emplois à temps plein en 2027.

Ce chiffre ne signifie pas que 38 millions de salariés perdraient mécaniquement leur poste. Il correspond à une conversion de la baisse mondiale des heures travaillées en emplois à temps plein. Pour l’OIT, c’est précisément ce qui rend le risque social plus diffus : la crise peut se traduire par moins d’heures, des contrats plus courts, des revenus réduits ou des embauches reportées, avant même d’apparaître dans les chiffres du chômage.

Le mécanisme passe d’abord par les prix de l’énergie. L’OIT retient un scénario dans lequel le pétrole coûterait environ 50% de plus que sa moyenne du début de l’année 2026. Une telle hausse rognerait l’activité des entreprises, renchérirait les transports et réduirait la capacité d’embauche dans les secteurs les plus exposés. L’impact se lirait alors dans le volume d’heures travaillées : -0,5% en 2026, puis -1,1% en 2027 au niveau mondial. Rapportée à des emplois à temps plein, cette baisse représenterait 14 millions de postes en 2026, puis 38 millions en 2027.

L’OIT chiffre aussi le recul possible des revenus réels du travail : -1,1% en 2026, puis -3% en 2027. En valeur, cela représenterait 1.100 milliards de dollars la première année et 3.000 milliards la suivante. Ce type de baisse toucherait directement la consommation, l’épargne de précaution et la capacité des ménages à absorber l’inflation.

Sangheon Lee, économiste en chef de l’OIT, résume le risque en ces termes : « Au-delà de son coût humain, la crise au Moyen-Orient n’est pas une perturbation de courte durée. C’est un choc lent et potentiellement durable, qui va progressivement remodeler les marchés du travail. »

Le chômage ne dira pas tout de la crise

L’un des messages les plus importants de l’OIT concerne les limites des statistiques traditionnelles. Dans le scénario étudié, le taux de chômage mondial progresserait de 0,1 point en 2026, puis de 0,5 point en 2027. Une évolution qui pourrait sembler modérée si elle était lue isolément.

Pourtant, une partie de la dégradation passerait par d’autres canaux. Les entreprises peuvent réduire les plannings, limiter les heures supplémentaires, ne pas remplacer certains départs ou reporter des recrutements. Pour les travailleurs, ces ajustements se traduisent par des revenus plus faibles, même lorsque l’emploi est officiellement conservé.

Cette situation concerne tout particulièrement les travailleurs précaires et informels. Dans de nombreux pays, ils disposent de peu de filets de sécurité lorsqu’une mission disparaît ou lorsqu’une activité ralentit. Les petites entreprises, souvent moins armées face à la hausse des coûts, peuvent aussi être contraintes de réduire rapidement leur activité.

Sangheon Lee souligne ainsi que « le monde du travail est l’un des principaux canaux par lesquels les chocs mondiaux deviennent des chocs humains ». Cette phrase éclaire l’effet concret d’une crise extérieure : elle se transforme progressivement en arbitrages quotidiens pour les familles, entre dépenses contraintes, alimentation, logement, transport et santé.

L’enjeu social est donc plus large que le seul nombre de demandeurs d’emploi. Une économie peut continuer à afficher un niveau de chômage relativement contenu tout en voyant augmenter le sous-emploi, la précarité et la perte de pouvoir d’achat.

Les travailleurs migrants au cœur de l’effet domino

La mise à jour de l’OIT insiste aussi sur les travailleurs migrants. Leur rôle économique dépasse largement les pays où ils travaillent. Les revenus qu’ils envoient à leurs proches permettent à de nombreuses familles de payer des dépenses essentielles, notamment en Asie du Sud et du Sud-Est.

Or les pays du Golfe occupent une place centrale dans ces flux migratoires. Si le conflit ralentit l’activité dans la construction, les transports, l’hôtellerie, la restauration ou les services, les conséquences peuvent se répercuter dans les pays d’origine des travailleurs expatriés. Moins de départs, plus de retours ou des contrats moins nombreux peuvent réduire les transferts d’argent.

Le rapport de l’OIT avertit : « Si la crise perturbe à la fois les départs de travailleurs et les flux d’envois de fonds, ses effets pourraient se propager à la consommation, à la pauvreté et à l’emploi local dans les pays d’origine. »

Ce point rend la crise particulièrement difficile à circonscrire. Une baisse d’activité dans un pays d’accueil peut affecter la consommation dans un autre pays, parfois très éloigné du conflit. Le choc devient alors familial, local et social, même là où les infrastructures ne sont pas directement touchées par la guerre.

Pour l’Asie et le Pacifique, l’OIT anticipe une baisse des heures travaillées de 0,7% en 2026 et de 1,5% en 2027. Les revenus réels du travail pourraient reculer de 1,5% puis de 4,3%. Ces projections traduisent une vulnérabilité à la fois énergétique, commerciale et migratoire.

Les États arabes face à une exposition directe

Dans les États arabes, l’impact potentiel serait naturellement plus marqué. L’OIT distingue plusieurs trajectoires selon l’évolution du conflit. Les heures travaillées pourraient diminuer de 1,3% si la désescalade intervient rapidement, de 3,7% si la crise se prolonge, et de 10,2% dans un scénario d’escalade sévère.

Ce dernier niveau serait particulièrement violent pour le marché du travail régional. Selon l’OIT, une telle contraction dépasserait de plus du double celle observée en 2020 pendant la pandémie de Covid-19. Elle frapperait des économies déjà très dépendantes de certains secteurs sensibles aux tensions géopolitiques.

La construction, l’industrie, les transports, le commerce, l’hôtellerie et la restauration figurent parmi les activités les plus exposées. L’OIT estime qu’elles concentrent environ 40% de l’emploi régional. Une baisse de la demande, une hausse de l’énergie ou des difficultés logistiques peuvent donc rapidement toucher une large part des travailleurs.

Face à ces risques, l’organisation appelle à cibler les aides. Les soutiens généralisés aux prix de l’énergie peuvent coûter cher et profiter imparfaitement aux ménages les plus fragiles. Des dispositifs orientés vers les bas revenus, les petites entreprises, les travailleurs migrants et les salariés informels seraient plus efficaces pour limiter la casse sociale.

L’OIT insiste enfin sur la nécessité d’intégrer le travail décent dans les politiques de reconstruction et de stabilisation. Dans les pays touchés, la reprise ne pourra pas seulement se mesurer à la remise en route de l’activité. Elle dépendra aussi de la qualité des emplois, de la protection sociale et de la capacité des travailleurs à retrouver des revenus suffisants.

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