Bayard arrête ce magazine culte pour les ados lecteurs

La disparition annoncée du magazine Je Bouquine ne concerne pas seulement un titre historique de Bayard. Elle interroge aussi la capacité de la presse jeunesse à maintenir une offre littéraire exigeante pour les adolescents, dans un marché fragilisé et face à des usages de lecture qui se transforment.

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Le mensuel Je Bouquine, lancé par Bayard en 1984, accompagnait les adolescents dans la découverte de la lecture et de la culture. | journaldeleconomie.fr

Après 42 ans de publication, Je Bouquine, magazine mensuel du groupe Bayard destiné aux 12-15 ans, va cesser de paraître. Le titre, lancé en 1984, est concerné par le plan de compétitivité engagé par l’éditeur, qui prévoit jusqu’à 59 suppressions de postes en France. Derrière cette décision économique, c’est une certaine idée de la presse jeunesse qui disparaît : celle d’un rendez-vous régulier, mêlant fiction, bande dessinée et culture générale pour les collégiens.

Un magazine pensé pour faire lire les adolescents

Je Bouquine occupait une place à part dans l’univers de la presse jeunesse. Ni simple revue d’actualité, ni livre traditionnel, le magazine mensuel proposait aux adolescents une entrée progressive dans la lecture longue. Son modèle reposait sur un équilibre : un récit complet ou une nouvelle, des pages illustrées, une bande dessinée, des contenus culturels et une approche adaptée aux collégiens.

Le titre s’adressait à une tranche d’âge souvent difficile à fidéliser. Entre la fin de l’école primaire et les premières années du collège, la lecture entre en concurrence directe avec les écrans, les réseaux sociaux, les plateformes vidéo et les loisirs numériques. Je Bouquine avait précisément été conçu pour maintenir un lien entre les adolescents et le plaisir de lire, sans prendre la forme scolaire d’un manuel ni celle plus classique d’un roman seul.

Selon Le Parisien, Je Bouquine avait été créé en 1984 « avec l’ambition d’inculquer l’amour de la lecture aux adolescents ». Cette formule résume la mission éditoriale du mensuel : accompagner les jeunes lecteurs vers des textes plus denses, tout en conservant un format accessible et attractif.

Cette vocation explique l’attachement suscité par la fin du titre. Pour de nombreux lecteurs devenus adultes, Je Bouquine a été un magazine de transition : celui qui permettait de passer de J’aime Lire à des œuvres plus longues, de découvrir des auteurs, ou de lire une histoire complète sans nécessairement entrer tout de suite dans les codes du livre adolescent.

Bayard face à une équation économique plus serrée

L’arrêt du mensuel intervient dans un contexte difficile pour Bayard. Le groupe a annoncé en avril un plan de compétitivité qui pourrait concerner jusqu’à 59 postes, soit 5% de ses effectifs en France. Ce plan s’inscrit dans une stratégie plus large, CAP 2029, destinée à restaurer la performance économique de l’entreprise.

Selon CB News, Bayard justifie cette démarche par « un marché de la presse et de l’édition chahuté ». La formule renvoie à plusieurs contraintes simultanées : hausse des coûts de production, tension sur la diffusion papier, modification des habitudes de consommation et difficulté à rentabiliser certains titres spécialisés.

Je Bouquine semble avoir été rattrapé par cette logique. D’après les informations reprises par Le Parisien, l’arrêt du titre est justifié par son déficit. La fermeture devrait entraîner trois suppressions de postes, deux modifications de postes et l’arrêt de collaborations avec deux pigistes. Le Monde évoque pour sa part quatre postes à temps plein menacés, dans le cadre de la procédure en cours.

La direction de Bayard n’a pas commenté publiquement le dossier dans le détail. Elle a indiqué ne pas souhaiter s’exprimer, en raison de la procédure d’information-consultation engagée avec les représentants du personnel.

Je Bouquine, symptôme d’une presse jeunesse sous pression

La difficulté de Je Bouquine ne signifie pas que Bayard abandonne la jeunesse. Le groupe reste l’un des acteurs majeurs du secteur, avec des titres bien installés comme Pomme d’Api, Astrapi, Okapi, J’aime Lire, Phosphore, ou encore les publications Milan comme Wapiti et 1jour1actu. Mais la fermeture d’un titre littéraire pour adolescents montre que tous les segments ne résistent pas de la même manière.

Le public visé par Je Bouquine est particulièrement exposé aux changements d’usage. Les jeunes adolescents lisent encore, mais leur temps disponible se fragmente. Les contenus courts, les formats vidéo et les recommandations algorithmiques captent une part croissante de leur attention. Dans ce contexte, un mensuel de lecture, même reconnu, doit convaincre à la fois les parents, les enfants, les enseignants et les abonnés historiques.

Le Media Leader indique que le mensuel s’écoulait à quelque 10.000 exemplaires, principalement par abonnement. Ce volume permet de mesurer la fragilité économique d’un titre dont la fabrication repose sur une rédaction, des auteurs, des illustrateurs et des pigistes. Un magazine littéraire jeunesse coûte cher à produire, notamment lorsqu’il publie des textes originaux et mobilise des créateurs.

Pour les représentants du personnel, la décision entre en contradiction avec le discours culturel et éducatif porté par le groupe. Le Monde rapporte que les élus ont estimé que cette fermeture allait « à l’encontre du discours » de Bayard sur la lecture comme enjeu éducatif et démocratique. La critique porte moins sur la seule rentabilité du magazine que sur le choix de sacrifier un support identifié comme utile à la formation des jeunes lecteurs.

Une disparition qui laisse un vide pour les familles et les enseignants

Pour les familles, Je Bouquine représentait une proposition simple : offrir chaque mois un objet imprimé susceptible de donner envie de lire sans pression scolaire. Pour les enseignants, le mensuel pouvait aussi servir de passerelle vers des auteurs, des genres et des univers littéraires variés. Sa disparition réduit l’offre disponible pour les 12-15 ans, à un âge où la continuité de lecture devient déterminante.

Le problème dépasse donc le cas d’un titre déficitaire. Il pose une question plus large : comment financer, dans la durée, des publications qui n’ont pas seulement une valeur marchande, mais aussi une fonction culturelle ? Les titres jeunesse reposent souvent sur un pacte implicite avec les parents : payer un abonnement pour installer une habitude, ouvrir une curiosité, proposer un temps calme loin des écrans.

Avec l’arrêt de Je Bouquine, Bayard conserve une gamme jeunesse très fournie, mais perd l’un de ses marqueurs littéraires historiques pour les adolescents. Le titre ne disparaît pas faute d’identité éditoriale ; il disparaît parce que son modèle économique ne semble plus assez robuste.

La fin du magazine rappelle enfin que la transmission du goût de lire ne dépend pas seulement de l’école ou des bibliothèques. Elle passe aussi par des objets réguliers, accessibles, incarnés, que les jeunes lecteurs peuvent s’approprier. Pendant 42 ans, Je Bouquine a été l’un de ces objets.

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