Eurosatory 2026 : la vitrine terrestre française peut-elle convaincre les investisseurs ?

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Crédit photo Shutterstock | journaldeleconomie.fr

À Villepinte, du 15 au 19 juin 2026, Eurosatory offre l’image d’un marché terrestre en pleine accélération. Blindés, tourelles, artillerie, drones, systèmes anti-drones, robots et véhicules logistiques viendront confirmer le retour de la guerre terrestre au centre des priorités européennes. Mais cette vitrine ne suffit pas à effacer une question plus complexe que l’on ose à peine susurrer, pourtant présentes dans tous les esprits : tous les industriels du terrestre peuvent-ils réellement profiter du cycle de réarmement ? Comment évaluer leur performance actuelle et future ? Une « bulle Défense » n’est-elle pas en cours de constitution ? Depuis février 2026, la recherche par John Cockerill d’un actionnaire minoritaire est devenue un test stratégique : elle dira si le terrestre français est encore valorisé comme une composante souveraine capable de produire un champion européen, ou si le marché consacre désormais l’avantage des grands acteurs allemands, plus consolidés, plus visibles et mieux capitalisés

La composante terrestre au centre des enjeux stratégiques et industriels 

Eurosatory 2026 arrive à un moment où la défense terrestre concentre l’attention politique, militaire et financière. Depuis la guerre en Ukraine, les armées regardent à nouveau les volumes, les stocks, les délais de livraison, la réparabilité, la maintenance et la capacité à produire vite. Le salon devrait donc montrer des matériels, des démonstrateurs et des annonces. Mais il sera aussi un test de maturité industrielle.

La France dispose de champions incontestables. Dans l’aéronautique, le Rafale a donné à Dassault Aviation une profondeur export durable. Dans le naval, Naval Group reste capable de vendre des plateformes stratégiques complexes. Dans le terrestre, le CAESAR de KNDS France a prouvé qu’un système français pouvait devenir une référence opérationnelle, lisible et exportable. Mais ce succès ne résume pas toute la filière.

La Base industrielle et technologique de défense, la BITD, reste plus fragile dans le terrestre. Elle demeure marquée par les séries limitées, les programmes nationaux, la fragmentation des chaînes de sous-traitance et une capacité de montée en cadence qui reste à démontrer. Le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, l’a résumé devant le Sénat le 13 mai 2026 : « la France sait produire de la haute technologie, mais peine encore à produire vite, en volume et à coût maîtrisé. »

Face aux comparables européens, la taille et l’innovation à coût maîtrisé deviennent décisives

Le marché terrestre est plus brutal que l’aéronautique ou le naval. Un client peut comparer plusieurs véhicules 6×6, plusieurs tourelles, plusieurs solutions de mobilité, plusieurs systèmes anti-drones. Il regarde le prix, le délai, le retour d’expérience, la rusticité, la disponibilité des pièces et la capacité industrielle. Dans ce marché, la concurrence avance vite.

Rheinmetall domine le terrestre européen avec près de 9,75 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, une offre complète dans les véhicules, les munitions et l’électronique, et un carnet de commandes estimé autour de 55 milliards d’euros. KNDS, groupe franco-allemand, dispose d’un portefeuille terrestre complet, du CAESAR au Leclerc, en passant par les munitions et les blindés du programme Scorpion. Leonardo et Iveco Defence Vehicles ont franchi un seuil avec le rachat d’IDV en mars 2026 pour 1,6 milliard d’euros. Patria reste une référence sur les véhicules à roues 6×6 et 8×8, tandis que General Dynamics European Land Systems conserve une position solide sur le Piranha et l’ASCOD.

À côté de ces acteurs, Arquus–John Cockerill apparaît comme un acteur intermédiaire. L’ensemble dispose d’un récit industriel cohérent : les tourelles de John Cockerill Defense, de 25 à 120 mm, associées aux plateformes d’Arquus, avec un ancrage politique en France et en Belgique. Mais l’examen du dossier peut inciter à la prudence :   taille intermédiaire, objectif d’environ 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires défense en 2026, contre 4 à 10 milliards pour les grands acteurs européens, rentabilité fragile d’Arquus en 2024, dépendance au marché français et capacité export encore en construction.

John Cockerill, une recherche d’actionnaire minoritaire sous contrainte de preuve

C’est dans ce contexte que John Cockerill cherche un actionnaire minoritaire. Natixis Partners a été mandatée pour organiser la recherche d’un investisseur privé de long terme. Lazard intervient en parallèle sur l’hypothèse d’une participation accrue d’investisseurs publics belges, notamment Wallonie Entreprendre et la SFPIM, la Société fédérale de participations et d’investissement. L’opération évoquée pourrait approcher ou dépasser 300 millions d’euros, avec une structure mixte entre cession d’actions existantes et augmentation de capital. Le calendrier donne une portée particulière au dossier. Le 15 janvier 2024, John Cockerill a annoncé un accord exclusif avec Volvo Group pour reprendre Arquus. Le contrat d’acquisition a été signé le 15 avril 2024. Le 17 juin 2024, à Bruxelles, Emmanuel Macron et Alexander De Croo ont encadré politiquement l’opération par un mémorandum franco-belge, prévoyant l’entrée de la France et de la Belgique à hauteur de 10 % chacune au capital de John Cockerill Defense. Le 2 juillet 2024, le rachat d’Arquus a été finalisé.

Depuis, le groupe doit transformer cette opération en preuves commerciales. À Eurosatory, des annonces pourront être faites pendant ou après le salon, autour de démonstrateurs comme le Jaguar 105, le DRAILER, le Hornet Air Guard ou le Zetros by Arquus / PL6T. Elles donneraient de la visibilité au groupe. La difficulté de valorisation vient de là. Le marché peut encore payer le mot défense. Mais un investisseur regardera les comparables, la taille, l’intégration d’Arquus, la capacité export, le financement du cycle industriel, les besoins en fonds propres et la concurrence allemande, italienne, finlandaise, américaine, turque ou sud-coréenne. Le groupe affiche une trésorerie nette positive fin 2024, mais l’intégration d’Arquus mobilise déjà un mécanisme d’escompte de dette, tandis que la branche défense ne contribue plus depuis deux ans à la trésorerie centralisée du groupe.

Dans le terrestre, les investisseurs ne jugeront pas seulement les annonces. Ils regarderont les contrats, les marges, les clients export, la cadence et la capacité à tenir face à des concurrents plus grands, plus intégrés et souvent plus rapides. Il faut aussi se demander si le matériel lourd n’est pas dans une situation paradoxale : une augmentation des budgets défense mais se tournant davantage vers l’innovation. L’exemple Ukrainien montre que dans les guerres modernes ce n’est pas ceux avec le plus de blindés qui vont gagner mais ceux qui maitriserons la donnée et la robotisation. La guerre est en train de muter. C’est pourquoi on peut se demander si les fonds d’investissements qui attendent un retour important pour leurs investisseurs ne vont pas se tourner d’abord sur les petites entreprises technologiques sur lesquels les gains peuvent être bien supérieurs à des ETI proposant des produits qui ont montré leur efficacité limité fac à des drones aériens mais aussi terrestre.

C’est pourquoi cette opération minoritaire aura une valeur de test. Un bouclage rapide, avec un investisseur crédible et une valorisation défendable, montrerait que la composante terrestre peut attirer du capital privé rapidement. À l’inverse, une négociation longue ou une décote marquée confirmerait que le marché distingue désormais plus sévèrement les champions déjà prouvés des acteurs encore en cours de construction.

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