La huitième édition du rapport « TotalEnergies Energy Outlook », publiée le 2 novembre 2026, dessine les contours d’un système énergétique mondial à la croisée des chemins. Alors que la transition vers des sources décarbonées s’accélère, la demande mondiale de pétrole pourrait atteindre son sommet entre 2035 et 2040, avant d’amorcer un déclin progressif. Aurélien Hamelle, directeur général Strategy & Sustainability de TotalEnergies, indique que « le système énergétique mondial continue à évoluer sur une ligne de crête, entre des enjeux de résilience et de souveraineté une nouvelle fois mis en exergue par la crise au Moyen-Orient et une transition qui se poursuit ».
La demande d’énergie continue de croître, portée par les pays émergents
Plus de la moitié de la population mondiale n’a toujours pas accès à un niveau suffisant d’énergie pour améliorer son développement en matière d’éducation, de santé et de création de richesse. Pour répondre à ce besoin fondamental, toutes les sources d’énergie connaissent encore une croissance de la demande : charbon, pétrole, gaz naturel, mais aussi électricité renouvelable. Toutefois, le rythme de croissance des énergies fossiles et des émissions de gaz à effet de serre qui y sont associées ralentit sensiblement, alors que la croissance économique mondiale se maintient au-dessus de 3 %.
Un découplage s’opère progressivement : pour un même niveau de richesse créé, le système consomme moins d’énergie et émet moins de CO2. Les flux financiers en témoignent. Les investissements dans les énergies bas carbone, incluant l’électrification de la demande, ont quasiment doublé en une décennie, passant de 1 200 milliards de dollars en 2015 à 2 100 milliards en 2025. La part de l’électricité dans la demande d’énergie finale mondiale augmente de 1,3 % par an depuis 2000. En 2025, l’augmentation de la demande d’électricité a été entièrement satisfaite par des sources bas carbone.
La Chine, moteur de la transition mondiale
La Chine joue un rôle central dans la dynamique actuelle. Le pays accueille environ 60 % des nouvelles installations de panneaux solaires, 70 % des éoliennes et 60 % des ventes de voitures électriques dans le monde. Pékin exporte largement ses technologies « vertes » dans le reste du monde, consolidant son statut d’« électro-puissance ». Même si la capacité installée de centrales à charbon continue d’augmenter, la pénétration massive de sources d’électricité renouvelable, la construction d’un important parc nucléaire et l’investissement dans la flexibilisation des centrales au charbon permettent de réduire la part du charbon dans l’énergie primaire, d’environ 60 % en 2025 à environ 25 % en 2060. La forte électrification du transport routier devrait également faire chuter la part des produits pétroliers d’environ 20 % en 2025 à environ 10 % en 2060.
Les crises géopolitiques comme accélérateur de transition
La crise du détroit d’Ormuz en 2026, après celle déclenchée par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, teste la résilience du système énergétique mondial. Elle met en avant la sécurité d’approvisionnement, qui passe par la promotion des énergies locales (renouvelables, biocarburants) et par la diversification des sources d’approvisionnement en énergies fossiles, compte tenu de leur poids actuel. Mais au-delà des risques, la crise peut aussi servir d’accélérateur. Depuis le deuxième trimestre 2026, on observe une accélération des ventes de véhicules électriques en Asie, en Amérique latine et en Europe, ainsi qu’une augmentation des exigences d’incorporation de biocarburants. Le charbon, souvent produit domestiquement, reste néanmoins essentiel pour les systèmes électriques asiatiques. Comme l’a montré la récente volatilité des prix du carburant, les tensions géopolitiques se répercutent rapidement sur les marchés de l’énergie.
Trois scénarios, trois trajectoires climatiques distinctes
TotalEnergies actualise ses trois scénarios d’évolution du système énergétique mondial, chacun reposant sur des hypothèses différentes en matière d’ambition climatique des États et de niveau de coopération internationale. Tous intègrent les enjeux du « trilemme énergétique » : sécurité d’approvisionnement, prix abordable et décarbonation.
Le scénario « Trends » : prolonger les tendances actuelles
Le scénario « Trends » reflète la trajectoire actuelle des divers pays. Il suppose que les orientations des politiques publiques, les développements technologiques et le comportement des consommateurs se poursuivent dans le futur. Il prend en compte l’accélération récente de la pénétration des technologies bas carbone matures (solaire, éolien, véhicules électriques, pompes à chaleur), mais les contraintes d’infrastructure, en particulier les réseaux électriques, les tensions géopolitiques et les freins liés aux coûts limitent leur déploiement à grande échelle. Dans ce scénario, les pays de l’OCDE n’atteignent pas la neutralité carbone en 2050, tandis que la Chine s’en approche en 2060. La demande mondiale en produits pétroliers augmente et se stabilise au cours de la décennie 2030 avant d’entamer une lente décrue. La demande en gaz poursuit sa croissance avant de se stabiliser dans les années 2040. Le réchauffement climatique atteindrait entre +2,6 °C et +2,8 °C d’ici 2100.
Le scénario « Momentum » : une trajectoire volontariste
Le scénario « Momentum » repose sur une approche prospective plus volontariste. Il suppose que les pays de l’OCDE s’approchent de la neutralité carbone en 2050, et la Chine en 2060. Il implique une électrification accrue de la demande finale, le quasi-abandon du charbon dans les pays OCDE, une forte réduction de son usage en Chine et une légère croissance seulement en Inde. Le gaz naturel joue un rôle d’énergie de transition pour l’électricité et l’industrie dans tous les pays. Les nouvelles énergies se déploient dans les secteurs non électrifiables (hydrogène décarboné dans l’industrie, carburants durables dans l’aviation et la marine). Toutefois, les énergies fossiles couvrent encore la moitié de la croissance de la demande en énergie en Inde et dans le reste du monde, en raison de l’insuffisance des investissements bas carbone. L’augmentation de la température serait comprise entre +2,3 °C et +2,4 °C d’ici 2100.
Le scénario « Rupture » : l’objectif de Paris hors d’atteinte
Le scénario « Rupture » est un scénario normatif, construit à partir du point d’arrivée en 2050 qui permettrait de contenir la hausse des températures à moins de 2 °C, conformément à l’Accord de Paris. La réalisation de ce scénario semble à l’heure actuelle hors de portée en l’état des rivalités géopolitiques, car il supposerait une coopération multilatérale considérablement renforcée en faveur de la décarbonisation mondiale. L’utilisation du charbon dans le secteur de l’électricité diminuerait beaucoup plus rapidement. La part du gaz naturel resterait globalement stable, tandis que l’électrification plus poussée entraînerait une forte augmentation de la production d’électricité à faible teneur en carbone. Le réchauffement serait compris entre +1,8 °C et +1,9 °C d’ici 2100. Selon Notre-planete.info, même ce scénario le plus ambitieux ne permet plus d’atteindre l’objectif de 1,5 °C de l’Accord de Paris.
Des trajectoires régionales de plus en plus divergentes
Dans un contexte de tensions et rivalités géopolitiques accrues, les régions du monde suivent des trajectoires de plus en plus différenciées. Les États-Unis, devenus exportateurs nets de gaz en 2017 et de produits pétroliers en 2020 grâce au pétrole et au gaz de schiste, continueront à s’appuyer sur leurs ressources fossiles domestiques. Celles-ci représenteront encore environ 60 % de l’énergie primaire en 2060, contre 80 % aujourd’hui. Dans le même temps, ils compteront parmi les grandes puissances électriques avec la croissance des data centers et de l’intelligence artificielle.
L’Union européenne fait la course en tête dans la réduction des émissions en continuant à décarboner son mix électrique. Mais elle fait face à des besoins d’investissements massifs sur les réseaux électriques et se heurte à la double nécessité de préserver la compétitivité de son industrie et de surmonter les réticences générées dans sa population par les surcoûts liés à la décarbonation des usages de l’énergie. Les énergies fossiles représenteront encore environ 60 % de l’énergie primaire en 2035. Aurélien Hamelle résume la situation : « Nous anticipons des trajectoires énergétiques de plus en plus différenciées par région : les pays producteurs d’énergie fossile continueront d’utiliser leurs ressources domestiques, pétrole et gaz pour les États-Unis, charbon pour la Chine, l’Inde et les autres pays asiatiques. La Chine poursuit son électrification massive tout en tirant parti de son avance dans le déploiement et les exportations des technologies bas carbone, tandis que l’Europe recherchera un équilibre entre préservation d’objectifs climatiques ambitieux, compétitivité de son industrie et financement des investissements nécessaires à la transition et à la sécurité énergétique. »
Le pic pétrolier attendu plus tôt que prévu
Lors de la présentation du rapport à Abu Dhabi, Aurélien Hamelle a déclaré que TotalEnergies s’attend à ce que la demande mondiale de pétrole atteigne son pic entre 2035 et 2040, avant de connaître une baisse accélérée si les ventes de véhicules électriques continuent de progresser. Le rapport annuel de perspectives énergétiques de l’entreprise prévoit une augmentation de la demande avant une stabilité au cours des années 2030, puis un lent déclin. Les attentes de l’année dernière tablaient sur une hausse jusqu’en 2040, suivie d’une décroissance progressive. La révision à la baisse du pic pétrolier témoigne de l’accélération de certaines tendances, notamment dans le transport routier.


