Alstom, un exemple de la guerre économique

Publié le
Lecture : 4 min
Image1
Alstom, un exemple de la guerre économique | journaldeleconomie.fr

L’affaire Alstom de 2014 a jeté une lumière crue sur les pratiques de guerre économique des américains contre l’industrie française. Cette affaire a soulevé des inquiétudes majeures quant à la sécurité des technologies et des savoir-faire nationaux dans des secteurs vitaux. Alors que la compétition mondiale s’intensifie, cette saga expose les défis critiques auxquels sont confrontées les entreprises françaises.

Aliénor Le Bouar

Frédéric Pierucci au centre d’un engrenage dangereux

Frédéric Pierucci, cadre au sein d’Alstom, se retrouve au cœur de l’orage judiciaire déclenché en 2014. Son arrestation aux États-Unis en avril 2013 déclenche une série d’événements qui secouent le monde des affaires internationales. Accusé de corruption et de violation de la loi américaine sur les pratiques de corruption en Indonésie, Pierucci est alors plongé dans une bataille juridique qui captive le public. Déboussolé et sous pression, Alstom capitule. Cette technique est très souvent utilisée par les Etats-Unis pour faire pression à des champions concurrents étrangers. Ainsi en 2015, Pierucci finit par plaider coupable, mettant un point final à un chapitre tumultueux de l’affaire Alstom. Alstom est sommé de payer une coquette amande de 720 millions d’euros.

En 2014, l’entreprise américaine General Electric annonce son intention d’acquérir la branche énergie d’Alstom pour environ 12 milliards d’euros. Cette acquisition suscite alors des préoccupations en France concernant la perte de souveraineté économique et industrielle. Le gouvernement français, notamment le ministre de l’Économie de l’époque, Arnaud Montebourg, joue un rôle actif dans les négociations entourant l’acquisition d’Alstom par GE. Montebourg insiste sur la nécessité de protéger les intérêts stratégiques de la France dans le domaine de l’énergie. Suite à cette acquisition et aux débats publics qui l’ont entourée, des spéculations et des enquêtes sur d’éventuelles pratiques d’espionnage industriel ou d’interférence dans le processus décisionnel sont menées. Ces enquêtes visent à déterminer s’il y a eu des tentatives de manipulation ou d’influence dans le cadre de l’acquisition. L’acquisition d’Alstom par GE s’est finalement concrétisée avec certaines conditions imposées par le gouvernement français pour protéger les intérêts nationaux. Cela comprenait notamment la création d’une co-entreprise entre GE et Alstom dans le domaine des réseaux électriques.

Des pratiques de pression réalisées par les Etats-Unis

Revenons sur la technique utilisée par les autorités américaines lors de la détention de Frédéric Pierucci. Adoptée en 1977, la FCPA vise à lutter contre la corruption à l’étranger impliquant des entreprises américaines et a une portée extraterritoriale, ce qui signifie qu’elle peut être appliquée aux activités commerciales menées en dehors des frontières américaines. En utilisant la FCPA, les autorités américaines peuvent enquêter et poursuivre les entreprises étrangères soupçonnées de corruption dans le but de protéger les intérêts économiques et commerciaux des États-Unis. Cette législation permet aux États-Unis de surveiller de près les pratiques commerciales mondiales, renforçant ainsi leur influence et leur position dans l’économie mondiale. En agissant comme un moyen de dissuasion contre la corruption transnationale, la FCPA offre aux États-Unis un levier puissant pour promouvoir, en théorie, la transparence et l’équité dans les affaires internationales, mais qui sert plutôt à affirmer leur leadership économique et commercial.

« Au sein de l’état-major d’Alstom, je peux vous dire que tout le monde sait parfaitement que les poursuites américaines ont joué un rôle déterminant dans le choix de vendre la branche énergie » affirme à France Inter un ancien cadre d’Alstom. En effet, l’affaire juridique touche le CEO Patrick Kron. Pierucci déclare au média Thinkerview en juillet 2019 que lors de son arrestation, les Américains lui aurait demander de l’aide pour l’arrestation du CEO. Ils lui déclarent que son arrestation est une première alerte pour Alstom. « Ils me proposent à demi-mot de jouer la taupe à l’intérieur de l’entreprise » et lui font passer des enregistrements de réunions qu’ils utilisent comme preuves. Il en profite pour déplorer l’absence de formation sur les enjeux d’intelligence économique et de sécurité informatique en parlant d’une « naïveté » française par rapport aux Chinois, Japonais et Américains.

Parmi les documents révélés par Edward Snowden en 2015, certains prouvent que l’espionnage économique des entreprises françaises par les agences de renseignement américaines est chose commune. La justice américaine compte même sur la NSA pour réunir des informations sur des contrats aux montants faramineux.

Le retour dans l’actualité

En décembre 2014, le Centre Français de Recherche sur le Renseignement frappe à nouveau avec une révélation retentissante : un rapport de 41 pages détaillant l’affaire de la vente des activités énergétiques d’Alstom à l’entreprise américaine General Electric. Le rapport pointe du doigt ce qu’il qualifie de « scandale d’État ». Les conclusions du rapport accusent le gouvernement, les parlementaires, les hauts fonctionnaires, les syndicats et les médias d’avoir cédé devant les pressions américaines, compromettant ainsi l’indépendance et la souveraineté nationales.

L’affaire fait son retour dans l’actualité lorsqu’une commission menée en 2018 par le député LR Olivier Marleix conclue que Patrick Kron peut nier avoir « subi quelque pression que ce soit », la perspective d’une amende d’un milliard de dollars alors que sa trésorerie était d’à peine 1,5 milliard d’euros, aurait clairement joué.

Dans les méandres de l’affaire Alstom, les critiques fusent, pointant non seulement la gestion discutable de l’entreprise par ses dirigeants, mais aussi l’échec cuisant de l’appareil d’État. Le député Marleix dénonce « la cécité et l’imprévision » de nos gouvernants. Enfin, la passivité des services de renseignement est mise en cause. Les experts en intelligence économique étaient-il au courant des poursuites engagées par la justice américaine contre Alstom ? Interrogée par la commission, la DGSE s’est « retranchée derrière le secret défense », dit le rapport.

L’affaire Alstom met en évidence les défaillances flagrantes de l’intelligence économique en France à l’époque. Elle révèle une incapacité à protéger les intérêts stratégiques du pays dans un environnement commercial impitoyable. L’inaction face aux pressions économiques extérieures soulèvent des questions graves sur la détermination de la France à défendre ses entreprises nationales. L’affaire Alstom est un rappel brutal de la nécessité urgente de renforcer les capacités en matière d’intelligence économique.

Bibliographie

Affaire Alstom : l’enquête parlementaire qui dénonce la faillite des élites françaises | LCP – Assemblée nationale

Alstom vendu aux Américains : retour sur les dessous d’un scandale (marianne.net)

Rachat d’Alstom : un rapport sur ce « scandale d’état » (upr.fr)

« L’Affaire Alstom, une guerre secrète à 12 milliards d’euros », les dessous d’un scandale (nouvelobs.com)

VIDEO. « Affaires sensibles ». Quand le scandale Alstom éclate, le 23 avril 2014 (francetvinfo.fr)

Pourquoi la vente controversée d’Alstom à General Electric fait à nouveau parler d’elle (lefigaro.fr)

Podcast Thinkerview : Frederic Pierucci. Alstom : la France vendue à la découpe ?

Laisser un commentaire

Share to...