Il y a des moments où l’on se demande si la France n’est pas devenue un immense sketch involontaire. Pendant qu’on manque de profs, de médecins, de places en hôpital, de policiers, de logements, d’énergie, de bon sens, que sais-je encore, une poignée de chevaliers de la laïcité intégrale, casqués de principes poussiéreux, se mobilisent contre… des crèches. Oui, des crèches. Pas des chars d’assaut, pas des puissances occultes, pas même des réseaux clandestins : non, trois santons et une étable en contreplaqué. Et voilà que la Ligue des Droits de l’Homme, la Libre Pensée et toute la galaxie des ultras de la neutralité municipale se dressent comme si la République vacillait. Le ridicule, à ce stade, n’est plus une option, c’est une vocation.
Quand trois figurines deviennent une menace nationale imaginaire
Ce qu’il y a de fascinant chez ces croisés anticrèche, c’est cette capacité incroyable à confondre symbole culturel et prise de pouvoir théocratique. À les entendre, la moindre figurine de l’âne et du bœuf serait un appel à renverser la laïcité, comme si la France, d’un coup, risquait de basculer sous la domination provençale. Une crèche dans un hall de mairie devient un attentat spirituel, un putsch de la paille et du plâtre. Et les voilà qui déposent des recours, excitent les tribunaux déjà saturés, agitent des communiqués indignés comme si l’avenir de la République se jouait entre la crédibilité du juge administratif et la position exacte du santon de l’apostrophe. Pendant ce temps, les Français, les vrais, ceux qui vivent, travaillent, galèrent, fêtent Noël. Y compris les familles non chrétiennes. Car oui, nouvelle incroyable pour nos laïcards professionnels : Noël est devenu une fête culturelle. Un moment partagé. Un héritage commun. Une tradition nationale. Personne ne se transforme en grenadier du Vatican devant un sapin. Il n’y a que nos militants pythagoriciens de la neutralité absolue qui s’imaginent vivre un remake obscur de 1905.
La vraie laïcité mérite mieux que le flicage des décorations
Et parlons-en, de cette laïcité : à force de la brandir comme une arme, ils en oublient son sens. La loi de 1905 n’a pas été écrite pour protéger les citoyens d’un mouton en terre cuite, mais pour protéger l’État de la mainmise de l’Église, dans une France massivement catholique. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans cette configuration. Nous sommes dans un pays fragmenté, traversé de multiples croyances, identités, communautés. La laïcité n’est plus un bouclier contre une religion dominante, elle est devenue un outil indispensable du vivre-ensemble. Elle n’empêche plus un clergé de gouverner : elle empêche les conflits religieux. Mais nos ayatollahs du vide rituel refusent de le voir. Ils veulent une laïcité sans culture, sans héritage, sans couleurs, sans mémoire : une laïcité administrative, stérile, dépressive.
Une nation se construit par son patrimoine, pas par son effacement
Or une nation se construit par ce qu’elle partage. Par ses traditions, ses récits, ses points communs. La crèche n’est pas un acte de prosélytisme : c’est un bout de patrimoine. Une trace de ce que nous sommes. Une illustration de cette culture française sécularisée, évoluée, apaisée. Les traditions ne disparaissent pas parce qu’une minorité de militants professionnels de l’indignation y voit une entorse cosmique à la neutralité : elles disparaissent quand on cesse de les transmettre, quand on les considère comme suspectes, quand on croit que le vivre-ensemble consiste à éradiquer tout ce qui relie.
Les anticrèches : champions du combat inutile
Et c’est là que nos Don Quichotte de la déchristianisation tardive se couvrent de ridicule. Ils s’imaginent défendre la République alors qu’ils s’acharnent contre ce qui reste de commun dans un pays qui n’a jamais eu autant besoin de repères partagés. L’énergie qu’ils consacrent à traquer les crèches serait mieux utilisée à défendre réellement les droits humains, les libertés, la démocratie. Mais non : ils préfèrent passer leurs hivers à inspecter compulsivement les décors municipaux, comme des contrôleurs sanitaires du folklore. À ce rythme, on attend leurs prochaines grandes causes : traquer les galettes des rois, interdire les cloches des églises, vérifier que la tarte aux pommes ne contient aucune connotation biblique.
Le vrai danger n’est pas la crèche : c’est leur obstination
Bref, pendant que le pays s’inquiète de tout sauf de ça, eux se crispent sur des traditions qui ne menacent personne et qui, au contraire, tiennent encore debout ce qui reste d’un sentiment national partagé. Une crèche n’est pas une violation de la laïcité. C’est un symbole culturel, un héritage commun, un récit paisible de ce que fut la France, sans que personne ne soit obligé d’y croire. Ce n’est plus la crèche qui est risible. C’est leur combat.


