Donald Trump, homme d’affaires devenu président, a fait de ses déclarations publiques une véritable arme d’influence sur les marchés financiers. Droits de douane punitifs, volte-face géopolitiques, guerre en Iran, tweets intempestifs : depuis sa campagne de 2024 et son retour au pouvoir en 2025, il orchestre des annonces fracassantes qui provoquent des secousses spectaculaires à Wall Street. Ces actes permettent à certains acteurs proches du pouvoir de tirer profit de ces fluctuations boursières. Enquête sur les méthodes d’un communicateur hors norme, leurs effets concrets sur la Bourse, et les questions de légalité et d’éthique qui en découlent.
Un homme d’affaires à la communication éclaire, capable de faire trembler les marchés
Ancien magnat de l’immobilier et personnalité médiatique, Donald Trump a toujours accordé une importance particulière aux indices boursiers, qu’il considère volontiers comme un baromètre de succès. Contrairement à ses prédécesseurs, il n’hésite pas à intervenir directement sur les réseaux sociaux, d’abord Twitter, puis sa propre plateforme Truth Social, pour commenter l’actualité économique et politique en temps réel. Ses déclarations abruptes et imprévisibles, à toute heure du jour ou de la nuit, peuvent instantanément faire bouger les cours des devises et des actions. Ce phénomène est tel que les traders intègrent désormais les « bombes » de Trump sur les réseaux sociaux dans leurs outils de veille, au même titre que les dépêches économiques classiques. « Ce n’est pas un enjeu marginal. La politique tarifaire qu’il annonce sur les réseaux influence directement l’inflation, la courbe des taux et les devises », explique un chef économiste, soulignant que même hors de la Maison Blanche, Trump a créé une instabilité nouvelle sur les marchés. Dès son premier mandat (2017-2021), Trump a fait la preuve de ce pouvoir de secousse médiatico-financière. Une simple menace de sa part pouvait faire vaciller le cours d’une entreprise ou la parité d’une monnaie. En 2018-2019, ses tweets enflammés sur la guerre commerciale avec la Chine, tour à tour menaçants puis conciliants, ont provoqué une volatilité extrême sur les marchés. L’intéressé a pleinement conscience de cet impact : loin de s’en cacher, il s’en est souvent vanté et s’en sert comme levier de négociation. « Nous appelions cela des Twitter bombs », se souvient un gérant de portefeuille australien, habitué des emballements soudains provoqués par les saillies en ligne du président. Ce mode de communication direct, sans filtre institutionnel, a rompu avec la prudence traditionnelle des chefs d’État vis-à-vis de la Bourse. Il a aussi immunisé en partie l’opinion publique, tant les sorties de Trump sont devenues fréquentes, mais chaque nouvelle déclaration continue de surprendre les opérateurs et d’alimenter la nervosité ambiante.
Tweets impulsifs et chocs boursiers : des précédents en 2019 aux secousses d’avril 2025
Trump n’en est pas à son coup d’essai. Déjà en 2019, plusieurs épisodes avaient montré comment ses annonces pouvaient déclencher des montagnes russes à Wall Street. Un rapport de Vanity Fair avait révélé d’étranges coïncidences sur les marchés à terme du S&P 500, suggérant que certains investisseurs avisés avaient anticipé les propos du président. Ainsi, peu avant une attaque de drones en Arabie saoudite en septembre 2019, un trader inconnu a vendu à découvert 120 000 contrats futures S&P, pari gagnant qui lui aurait rapporté 180 millions de dollars après la chute du marché liée à la crise pétrolière. Quelques jours plus tard, le 11 septembre 2019, un autre opérateur achète 82 000 contrats S&P juste avant que Trump ne reporte in extremis de nouvelles taxes contre la Chine ; le marché bondit et lui fait engranger 190 millions de dollars de profits. Le coup le plus spectaculaire survient le 28 juin 2019, à la veille d’une rencontre décisive Trump–Xi Jinping au sommet du G20 : 420 000 contrats S&P sont acquis en une demi-heure, près de 40 % du volume du jour. Le lendemain, Trump annonce que les négociations commerciales avec Pékin « reviennent sur les rails ». La Bourse s’envole dans la foulée, offrant à ce mystérieux investisseur un gain estimé à 1,8 milliard de dollars. « Quelqu’un a eu beaucoup de chance », ironise alors Vanity Fair, tandis que sur la place de Chicago, nombre de courtiers s’interrogent : coup de génie ou information privilégiée ? « Il y a clairement anguille sous roche… Est-ce que ces gens disposaient d’informations que les autres n’avaient pas ? » s’interroge un trader cité par le magazine. Ces soupçons sont pris au sérieux. À l’époque, des élus démocrates demandent au FBI et au ministère de la Justice d’enquêter sur un éventuel « avantage déloyal » dont auraient bénéficié des acteurs informés directement par la Maison Blanche. Mais l’affaire n’aboutira pas. Aucun délit d’initié n’est formellement établi en 2019, et les fluctuations de marché sont officiellement attribuées à la simple volatilité induite par la politique erratique de Trump. Néanmoins, ces précédents posent déjà les jalons de ce que certains nomment un « délit d’initié légal » : l’idée qu’un responsable public puisse, par ses actes officiels, générer des turbulences dont certains initiés tireront profit en toute impunité. En 2025, de retour au pouvoir après sa victoire à l’élection de 2024, Donald Trump va illustrer de façon encore plus spectaculaire sa capacité à secouer la Bourse, et les opportunités potentiellement offertes à ses proches. Dès ses premières semaines au Bureau ovale, il relance sa croisade protectionniste. Le 2 avril 2025, il instaure ce qu’il appelle le « Liberation Day » : les États-Unis imposent désormais un tarif douanier généralisé de 10 % sur tous les produits importés, sans exception, à partir du 5 avril, avec des surtaxes spécifiques frappant plus durement les pays accusés de creuser le déficit commercial américain (la Chine écopant de 125 % de droits de douane). L’annonce, faite après la clôture de Wall Street le 2 avril, prend de court les investisseurs et les partenaires étrangers. Aussitôt, la panique s’installe : le lendemain, jeudi 3 avril, et le vendredi 4, les marchés déclenchent une chute libre rappelant les pires heures de 2020. Le S&P 500 abandonne 6 % sur la seule séance du 4 avril, le Nasdaq 5,8 %. En deux jours, ces indices perdent plus de 10 % de leur valeur, signant leur entrée en « marché baissier ». Depuis le pic euphorique qui avait suivi l’élection de Trump fin 2024, le S&P 500 accuse un recul cumulé de 17,5 %, le Nasdaq de 22,5 %. Du jamais-vu depuis le krach du Covid-19 : plus de 6 000 milliards de dollars de valorisation boursière partent en fumée en quelques séances. La riposte de la Chine, Pékin annonce le 4 avril des représailles tarifaires équivalentes, ne fait qu’amplifier la débâcle. La perspective d’une guerre commerciale totale, couplée à des hausses de prix pour les consommateurs, fait vaciller la confiance et ressurgir le spectre d’une récession mondiale. Or, contre toute attente, une semaine plus tard, Trump opère un revirement tout aussi abrupt. Le 9 avril 2025, le président décrète une « pause » de 90 jours dans l’application de ses tarifs douaniers, évoquant des appels de plus de 75 pays et l’espoir de négociations commerciales rapides. Cette volte-face est annoncée en milieu de journée, bien avant la clôture de Wall Street. Mais trois heures auparavant, à 9h37 du matin ce même 9 avril, Trump avait publié un message énigmatique sur Truth Social : « C’EST UN SUPER MOMENT POUR ACHETER !!! » (« THIS IS A GREAT TIME TO BUY!!! »), suivi de ses initiales DJT. La suite donne le vertige : en l’espace de quelques heures, la Bourse de New York efface la majeure partie de ses pertes. Il s’agit de l’un des plus spectaculaires retournements de tendance de l’histoire de Wall Street : le S&P 500, qui était en baisse en début de séance, s’envole pour clôturer sur un gain de +9,5 %, récupérant 70 % de la valeur perdue lors des quatre séances précédentes. Le Nasdaq fait encore mieux en bondissant de +12,2 %. Des milliers de milliards de capitalisation reviennent en quelques heures, au grand soulagement des investisseurs. Beaucoup y voient un miracle, ou une manipulation savamment orchestrée. Entre le post « achetez » de 9h37 et l’annonce officielle de 13h18, certains analystes notent un pic anormal dans les achats de options d’achat (calls) sur les indices S&P 500 et Nasdaq. Autrement dit, des opérateurs ont massivement parié sur un rebond soudain du marché dans la matinée, comme s’ils savaient qu’une nouvelle positive allait tomber. Bien sûr, il peut s’agir d’investisseurs audacieux profitant d’un creux pour se couvrir ou spéculer, après tout, les indices venaient de plonger de plus de 12 % entre le 2 et le 8 avril. Et il est impossible d’identifier les auteurs de ces transactions sans une enquête poussée de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier, qui s’est pour l’instant refusé à tout commentaire. Il n’empêche que la coïncidence interroge. « Trump a front-runné sa propre annonce en disant “c’est le moment d’acheter” trois heures avant une nouvelle énorme pour le marché… c’est d’une folie sans précédent », s’indigne un observateur sur les réseaux sociaux. Sur X (ex-Twitter), les commentaires affluent pour demander des comptes : « Qui a vendu ou acheté des actions avant ces revirements ? Qui profite de tout ça ? ».
Soupçons d’initiés, zones grises juridiques et menace pour la démocratie
L’épisode d’avril 2025 a braqué les projecteurs sur un risque systémique inédit : et si le président des États-Unis lui-même, ou son entourage, profitait financièrement de ces mouvements de yo-yo qu’il déclenche sur les marchés ? L’opposition démocrate a immédiatement réagi. Le 10 avril, le sénateur Adam Schiff a réclamé une enquête « urgente » pour déterminer si « le président Trump, sa famille ou d’autres membres de son administration » ont commis, la veille, des délits d’initié en tirant avantage d’informations confidentielles sur ce revirement de politique commerciale. « Qui savait ce que le président allait faire ? Des gens dans l’entourage du président ont-ils échangé des actions en étant informés des mouvements incroyables qu’allait connaître le marché ? » interroge Schiff dans sa lettre, évoquant le danger d’un « délit d’initié au sein de la Maison Blanche ». Dans le même temps, la représentante Alexandria Ocasio-Cortez appelle tout membre du Congrès ayant acheté des titres dans les 48 heures précédentes à le révéler publiquement. Sur les réseaux, nombreux sont ceux qui crient à la manipulation : « Trump a fait joujou avec les marchés pour que ses amis fortunés achètent au plus bas. Son comportement devrait faire l’objet d’une enquête pour délit d’initié » fustige un commentateur, résumant l’opinion de plusieurs observateurs scandalisés. Au-delà des soupçons, quelques faits troublants émergent. D’après une enquête du site investigatif ProPublica, plus d’une douzaine de responsables de l’exécutif et de collaborateurs du Congrès auraient effectué des transactions boursières opportunément synchronisées avec les annonces de Trump. Les divulgations financières examinées révèlent par exemple que, une semaine avant le fameux Liberation Day du 2 avril, un haut fonctionnaire de l’agence chargée de la politique commerciale a vendu jusqu’à 30 000 $ d’actions, évitant ainsi la chute qui a suivi. Deux jours avant l’annonce, c’est un cadre du département d’État qui a cédé près de 50 000 $ de titres, pour racheter ensuite une position similaire une fois les cours en berne. Et juste avant une autre déclaration tarifaire de Trump, un juriste de la Maison Blanche a vendu des actions dans neuf sociétés différentes. Au total, depuis le début du mandat en janvier 2025, nombre de ces initiés présumés ont vendu à point nommé avant les chutes de marché provoquées par les tarifs Trump, plaçant ensuite leurs fonds sur des supports plus sûrs (obligations, liquidités) le temps de la tempête. Sur le plan juridique, de telles opérations flirtent avec l’illégalité. La loi américaine prohibe qu’un officiel utilise des informations non publiques acquises dans l’exercice de ses fonctions pour négocier des titres financiers ou qu’il en fasse profiter autrui. Si l’on prouvait qu’un membre de l’administration Trump a agi sur la base d’une information privilégiée (par exemple, la connaissance anticipée de la suspension des tarifs), cela constituerait un délit d’initié classique, passible de poursuites pénales. Mais tout le défi est là : prouver l’intention et la transmission d’information confidentielle. Les intéressés peuvent arguer qu’ils n’ont fait que réagir à des indicateurs publics de tension commerciale, ou qu’ils ont ajusté leur portefeuille par prudence. En l’absence de trace écrite ou de témoignage, la frontière entre la chance, l’anticipation légitime et la tricherie est difficile à établir. Et le président lui-même bénéficie d’une large immunité pour ses actes officiels, ce qui complique tout recours contre lui. Néanmoins, aux yeux de nombreux observateurs, l’affaire révèle une zone grise morale préoccupante. Car même si aucun texte ne l’interdit explicitement, voir le chef de l’État « jouer » de ses décisions pour faire vaciller les marchés soulève un évident problème d’éthique publique. « Il envoie le message qu’il peut, en toute impunité, manipuler le marché à son avantage », déplore une spécialiste de l’éthique gouvernementale, estimant que dans toute autre administration un tel épisode aurait déclenché une sérieuse enquête. Le fait est que les personnes ayant suivi le conseil boursier matinal de Trump ce 9 avril, « achetez », « ont gagné beaucoup d’argent » en quelques heures, note pour sa part Richard Painter, ancien juriste en chef de la Maison Blanche. Parmi elles, Donald Trump lui-même figure en bonne place. Via le trust géré par son fils, il détient 53 % de la société Trump Media & Technology Group, maison mère de Truth Social. Or l’action TMTG a flambé de +22,7 % le 9 avril, dopée par l’engouement des supporters de Trump qui ont interprété le message DJT comme un appel à acheter ce titre en particulier. Cette envolée a augmenté la valeur de la participation de Trump d’environ 415 millions de dollars en une seule séance. En outre, Trump s’était récemment affiché en promoteur d’une autre entreprise cotée, Tesla, vantée lors d’une conférence de presse et par son secrétaire au Commerce – résultat, le jour du rebond d’avril, l’action Tesla a elle aussi grimpé en flèche, ajoutant 20 milliards de dollars à la fortune d’Elon Musk. Ces croisements d’intérêts publics-privés renforcent le malaise : la politique économique ne sert-elle qu’à défendre l’intérêt général, ou devient-elle un instrument au service des investisseurs initiés et des alliés du pouvoir ? Les conséquences potentielles d’un tel mélange des genres sont lourdes. D’abord pour la confiance dans les marchés financiers : si les acteurs estiment que le jeu est pipé par des décisions politiques opportunistes, la crédibilité de Wall Street, supposée refléter les fondamentaux économiques, en prend un coup. Ensuite pour la démocratie elle-même : voir les gouvernants (ou leurs proches) s’enrichir sur des crises qu’ils provoquent érode la foi du public dans l’intégrité des institutions. « Ce type de trading mine la confiance dans le gouvernement et dans les marchés », avertissent les experts en éthique. De fait, l’affaire Trump alimente le cynisme : un sondage informel sur un site financier montrait une majorité d’internautes convaincus que « tout est truqué » et que les puissants tirent les ficelles à leur avantage, là où les épargnants lambda ne peuvent que subir. Face à ce constat, des responsables politiques appellent à combler le vide juridique. Des élus des deux bords avaient déjà proposé d’interdire purement et simplement aux membres du Congrès de trader des actions individuelles pendant leur mandat, une proposition encore en débat. L’exemple de l’exécutif Trump élargit le champ : ne faudrait-il pas imposer aussi aux hauts fonctionnaires et conseillers de placer leurs avoirs en gestion déléguée ou dans des fonds indiciels non manipulables pendant qu’ils servent l’État ? Voire contraindre le président et sa famille à la transparence financière totale pour prévenir tout conflit d’intérêts ? Pour l’heure, aucune de ces mesures n’a abouti. L’Office of Government Ethics, sollicité par le sénateur Schiff, est ironiquement dirigé par un fidèle de Trump depuis que le président a limogé son précédent patron. Quant à la SEC, muette, elle semble peu encline à ouvrir la boîte de Pandore en s’attaquant au commander-in-chief. Reste que le précédent Trump fera date. « C’est un cas d’école de délit d’initié légal, ou comment contourner l’esprit des lois boursières tout en respectant leur lettre », résume un chroniqueur financier. La question n’est plus seulement théorique : un président a démontré qu’il pouvait, par un simple message, faire perdre ou gagner des milliards à Wall Street, puis potentiellement en faire profiter son camp. Un tel pouvoir, sans garde-fou, ouvre la porte aux abus les plus graves. La réaction timorée des autorités en 2025 pourrait bien encourager de futures tentations. En définitive, l’affaire interroge notre conception de la démocratie : comment garantir que la puissance publique ne soit pas détournée à des fins de lucre privé ? Faudra-t-il légiférer pour définir les limites de la liberté d’expression économique d’un président ? Autant de questions brûlantes soulevées par la présidence Trump 2.0, où la Bourse est devenue un théâtre d’ombres mêlant stratégie politique, fortunes personnelles et intérêts nationaux. Une chose est sûre : désormais, investisseurs et citoyens devront lire entre les lignes de chaque tweet présidentiel car le prochain « conseil » de Donald Trump pourrait bien sonner, à nouveau, le tocsin sur les marchés.


