Intelligence économique : Macron lance une mission de « sécurité économique » pilotée par G. Roux de Bézieux

Les États se doivent de renforcer leur stratégie en matière d’intelligence économique : la mission de sécurité économique confiée par E. Macron à G. Roux de Bézieux en est un exemple probant.

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Intelligence économique : Macron lance une mission de « sécurité économique » pilotée par G. Roux de Bézieux
Intelligence économique : Macron lance une mission de « sécurité économique » pilotée par G. Roux de Bézieux | journaldeleconomie.fr

« MISSION DE SÉCURITÉ ÉCONOMIQUE » ?
 
Aux grands « mots » les grands remèdes ! C’est l’expression qui vient à l’esprit quand on entend pour la première fois le terme « mission de sécurité économique ». En effet, difficile de comprendre de quoi il est question dans ce rapport lorsque l’on n’est pas familier du domaine de l’intelligence économique. En bref, derrière le terme de « mission de sécurité économique », il convient davantage d’entendre « rédaction d’un rapport au sujet de la prédation technologique menée par certaines puissances étrangères dans l’Hexagone ».

Et pour rédiger ce rapport, le Président de la République a choisi Geoffroy Roux de Bézieux, ex-président du Medef, dont le mandat fut notamment marqué par le lancement du comité de de souveraineté et de sécurité des entreprises françaises. Son objectif désormais clair et s’inscrit dans la stratégie d’intelligence d’économique menée par la France depuis trente ans : il s’agit de délivrer d’ici six mois (à compter du mois de novembre), un rapport dressant un état des lieux et proposant des solutions quant à la stratégie de souveraineté économique de la France, qui plus est dans un contexte de prédation informationnelle dans lequel la Chine et les États-Unis sont à l’avant-garde.
 
UNE RÉPONSE SOUVERAINE, DANS UN CONTEXTE DE PRÉDATION CHINOISE ET AMÉRICAINE EN MATIÈRE D’INFORMATION ÉCONOMIQUE
 
Le langage diplomatique étant un principe fondamental des relations internationales, il est normal que la Chine et les États-Unis ne soient pas mentionnés dans la lettre de mission adressée à M. Roux de Bézieux. Pour autant, on comprend en creux que l’enjeu de ce rapport consiste à dresser des solutions pour faire face aux stratégies d’ingérence économiques menées par la Chine et les États-Unis.
 
En effet, l’ingérence économique chinoise ne date pas d’hier, et comme le rapporte le blog de l’École de Guerre Économique (EGE) en s’appuyant sur les travaux d’Antoine Izambard (France Chine, les liaisons dangereuses, 2019), selon lesquels le terrain de prédilection pour la prédation informationnelle chinoise reste « les domaines de la recherche et de l’innovation, notamment dans le milieu universitaire ». En effet, la Chine a progressivement mis en place une stratégie cognitive offensive, notamment au sein du milieu universitaire français. Le point de départ de cet espionnage doublement industriel (en raison secteur qu’il concerne, mais également du fait de son ampleur) se situe en 2005, avec l’affaire Valeo, dans laquelle des informations stratégiques d’une entreprise avaient été retrouvées chez une étudiante chinoise de l’Université de Compiègne alors en stage dans une des usines de l’entreprise concernée.
 
Par ailleurs, les États-Unis ne sont pas en reste en matière d’intelligence économique. Cependant, la stratégie adoptée par les Américains diffère de celle des Chinois. En effet, il s’agit moins d’infiltrer des agents chinois au sein des cibles visées ou de recruter des sources en interne, que de procéder à un rachat massif d’entreprises stratégiques françaises. Ainsi, il s’en est fallu de peu pour que les spécialistes en robinetterie nucléaire Segault et Velan SAS ne passent sous le contrôle de l’américain Flowserve, la vente ayant de justesse été empêchée par un véto de Bruno Le Maire fondé sur un risque pour les intérêts stratégiques de la nation.
 
UN RENFORCEMENT DE L’ARCHITECTURE FRANÇAISE DE SÉCURITÉ ÉCONOMIQUE
 
Loin d’être un projet isolé, cette mission s’inscrit dans une architecture de long terme de défense des intérêts économiques et industriels de la France. En effet, les fondations de ce vaste chantier remontent au Rapport Martre (1994), préconisant la diffusion de la pratique de l’intelligence économique afin d’optimiser la circulation de l’information au sein de d’un continuum réunissant les secteurs privé et public, le tout sur fond d’un monde post-soviétique dans lequel l’expression de la puissance des nations s’est déplacée du champ militaire vers le terrain économique.

Dans la même veine, le rapport Carayon (2004) confirme bel et bien que l’intelligence économique est à la fois un déterminant des relations internationales et un puissant levier stratégique, aussi bien pour les États que pour les entreprises. De la sorte, ce document suggère de mettre en œuvre une véritable stratégie d’intelligence économique française, fondée sur « trois mariages et un enterrement : le mariage entre administrations publiques, le mariage entre le public et le privé et le mariage entre l’information blanche avec celle qui l’est un petit peu moins… L’enterrement alors, sera, celui des naïvetés françaises ».
 
Au-delà de la rédaction ponctuelle de rapports, l’essor de l’intelligence économique au sein de l’appareil d’État s’accompagne de plusieurs canaux d’irrigation chargés de protéger les intérêts économiques et industriels français. Ces dispositifs et organisations se sont trouvés renforcés à l’occasion de la crise du Covid et de la guerre en Ukraine, qui ont toutes deux mis en évidences des vulnérabilités économiques concernant l’enjeu stratégique de maîtrise des chaînes de valeur (on pense alors à la pénurie de masques ayant soulevé la question de la souveraineté de la France en matière sanitaire). Ainsi, le SISSE (Service de l’Information Stratégique et de la Sécurité Économiques), chapoté par la DGE (Direction Générale des Entreprises), constitue le principal bras armé français en matière d’intelligence économique, avec pour mission de protéger et promouvoir les actifs stratégiques pour l’économie nationale. S’agrègent à cet objectif d’autres acteurs, publics tels que la DRSD (Direction du Renseignement et de la Sécurité de la Défense) ou la DGSI, mais aussi des cabinets privés, afin de former ensemble un écosystème peuplant la galaxie de l’intelligence économique.

Dès lors, il devient légitime d’espérer que ce rapport commandé à l’ancien patron du Medef, plutôt que de se perdre dans les méandres des cabinets ministériels, constituera un pas de plus vers la souveraineté économique de la France.
 
 
 
Sources :
Challenges
https://www.challenges.fr/economie/macron-missionne-roux-de-bezieux-sur-la-securite-economique_872111
https://www.challenges.fr/entreprise/defense/ingerences-etrangeres-dans-la-recherche-comment-dgsi-a-change-de-braquet_785913
https://www.challenges.fr/entreprise/defense/comment-l-etat-accroit-ses-defenses-face-a-l-espionnage-chinois_827529
Portail de l’IE :
https://www.portail-ie.fr/univers/enjeux-de-puissances-et-geoeconomie/2023/le-president-de-la-republique-ouvre-une-mission-dediee-a-la-securite-economique/
https://www.portail-ie.fr/univers/defense-industrie-de-larmement-et-renseignement/2023/affaire-segault-arnaud-montebourg-monte-au-creneau-et-soppose-au-rachat-par-lamericain-flowserve/
https://web.archive.org/web/20230327233140/https:/portail-ie.fr/resource/textes-de-reference/659/rapport-martre-intelligence-economique-et-strategie-des-entreprises
https://web.archive.org/web/20230329164538/https:/portail-ie.fr/resource/textes-de-reference/658/rapport-carayon-2003-intelligence-economique-competitivite-et-cohesion-sociale
https://www.portail-ie.fr/univers/enjeux-de-puissances-et-geoeconomie/2022/la-securite-economique-et-son-bras-arme-le-sisse-plus-que-jamais-mobilises/
L’Usine Nouvelle :
https://www.usinenouvelle.com/article/bercy-bloque-definitivement-la-vente-de-segault-et-de-velan-sas.N2179877
École de Guerre Économique :
https://www.ege.fr/infoguerre/loffensive-cognitive-chinoise-dans-les-universites
Mind Data :
https://mind-data.fr/01112023.IE.html
 

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