On s’habitue à tout, même au désordre.
C’est peut-être cela, le drame français : nous avons fini par trouver normal de vivre dans le bruit permanent, dans cette confusion où tout s’agite et plus rien ne se décide. Le pays tremble, mais le tremblement est devenu un rythme ordinaire. On s’y fait, comme à une douleur ancienne.
Le confort du désastre
Depuis des années, la France traverse les crises comme on traverse les saisons : sans étonnement.
Une grève, une affaire, un scandale, un drame, un ministre qui tombe, un autre qui se relève.
La mécanique tourne.
Nous ne croyons plus aux révolutions, mais nous aimons le vacarme qu’elles promettent.
Cette fatigue collective, mêlée à une forme de complaisance, a installé dans le pays une étrange paix : la paix du désordre, entretenue par ceux qui le fabriquent.
Le citoyen, lui, regarde tout cela avec une ironie lassée. Il commente, il s’indigne, il plaisante.
Puis il passe à autre chose.
Notre époque a domestiqué la colère, elle ne menace plus personne.
Le plus inquiétant, ce n’est pas l’amateurisme des gouvernants, mais leur désinvolture morale.
Ils ne répondent plus de rien, sinon d’eux-mêmes.
L’idée même de responsabilité s’est dissoute dans le brouillard des justifications : “Ce n’est pas le bon moment”, “Ce n’est pas de ma faute”, “C’est plus compliqué que ça.”
Tout devient circonstanciel, tout s’excuse.
Et quand tout s’excuse, plus rien ne compte.
Autrefois, le courage politique consistait à risquer un poste pour défendre une idée.
Aujourd’hui, on change d’idée pour garder sa place. On communique plutôt que de défendre des convictions. Les discours remplacent les décisions, les promesses tiennent lieu de programme. L’État parle beaucoup, mais ne dit plus rien. Il se raconte à lui-même son impuissance, comme une vieille habitude.
La démocratie spectatrice
Le peuple, à force d’être écarté du pouvoir réel, a fini par s’en détourner. Il regarde la vie publique comme une série télévisée dont il connaît déjà la fin : La démocratie n’est plus un exercice collectif, c’est une salle de spectacle. Chacun joue un rôle, souvent médiocre, mais personne n’écrit plus la pièce.
Les institutions ne servent plus à arbitrer le débat, elles servent à retarder la chute.
Les partis ne construisent plus des visions, ils comptent leurs sièges.
Et la presse, souvent, préfère les petites phrases aux grandes questions.
Ce théâtre tourne à vide.
Le pays, lui, s’enfonce dans un silence résigné.
Le danger, ce n’est pas le chaos : c’est l’acceptation du chaos.
C’est le moment où la pensée abdique, où le jugement devient réflexe, où la politique n’est plus qu’un concours de survie. Ce que nous avons perdu, ce n’est pas seulement la direction du pays, c’est la faculté de juger, cette capacité à distinguer le nécessaire du futile, le juste du commode.
Il faut, peut-être, recommencer par là. Penser. Non pas pour dénoncer, ni pour rêver, mais pour comprendre. Parce qu’un peuple qui ne pense plus finit toujours par se soumettre à ceux qui prétendent penser à sa place.




