La Démocratie des émotions : quand la propagande remplace la pensée

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Réflexions philosophique sur notre actualité | journaldeleconomie.fr

La démocratie moderne ne se gouverne plus par la raison, mais par les émotions. La communication a remplacé le débat, l’image a supplanté la vérité, et la parole politique est devenue un instrument de manipulation douce. Des théoriciens comme Gustave Le Bon, Serge Tchakotine ou Edward Bernays avaient pourtant prévenu : la propagande ne vise pas la conscience, mais les instincts. Nous vivons désormais sous le règne du “gouvernement invisible”, celui des communicants et des stratèges du ressenti. Ce texte interroge la mutation de la démocratie en une industrie du consentement, où l’émotion collective tient lieu de raison politique.

I. De la raison à l’instinct : la naissance du gouvernement invisible

La démocratie moderne repose désormais sur une alchimie de la perception. Elle ne parle plus à la raison, mais aux instincts. Nous ne vivons plus dans une société de débat, mais dans une société d’adhésion affective, où la politique devient un marché d’émotions et le citoyen, un consommateur de récits. L’homme des Lumières s’efface devant l’homme ému, l’homme réactif, l’homme des foules. Cette dérive, déjà entrevue par Gustave Le Bon, Serge Tchakotine ou Edward Bernays, signe la fin d’un cycle : celui où la politique prétendait encore éduquer le jugement, et non le manipuler. Serge Tchakotine, dans Le Viol des foules par la propagande politique, avait déjà compris que la politique moderne ne se contente pas d’informer, elle stimule les instincts fondamentaux. Elle transforme le citoyen en être pulsionnel, réactif, émotionnel, en exploitant ce qu’il appelait les “quatre instincts primaires” : la combativité, la nutrition, la sexualité et la paternité. Ce n’est plus la raison qui gouverne, mais la biologie de la peur et du désir. Edward Bernays, quant à lui, ira plus loin : dans Propaganda, il invente littéralement le marketing politique moderne. Neveu de Freud, il applique la psychanalyse à la société de masse, montrant que l’opinion n’est pas un produit du raisonnement, mais le fruit d’une manipulation des désirs inconscients. Comme il l’écrit : “La manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme invisible de la société constituent un gouvernement invisible, qui est le véritable pouvoir dirigeant de notre pays.”¹ Et c’est bien là le drame : la démocratie devient une mise en scène du libre arbitre, une illusion de liberté, un théâtre de l’adhésion sous contrôle.

II. La stratégie de l’invisible : le langage comme instrument d’adhésion

Cette stratégie de l’invisible passe par le langage, mais aussi par la mise en scène. Philippe Breton montre que les mots n’ont plus pour fonction de dire le vrai, mais de produire de l’adhésion. “Faire barrage”, “vivre ensemble”, “justice sociale”, “écologie populaire”, “La République” : autant de formules performatives, qui agissent comme des signaux émotionnels plutôt que comme des concepts. Ce sont des mots-miroirs, faits pour que chacun s’y reconnaisse sans y penser. Le discours politique n’éclaire plus, il reflète. Il n’explique plus, il hypnotise. La gauche française s’est abîmée dans cette rhétorique du ressenti. Elle ne pense plus en termes de causes, mais d’émotions : la colère contre les riches, la peur de l’extrême droite, l’espoir d’un avenir gratuit et sans effort. Elle s’adresse à la sensibilité, non à la raison. Sa morale se réduit à une dramaturgie : indignation, compassion, exaspération. Et pourtant, la droite républicaine, elle aussi, s’est fracassée sur le même mur. Faute d’avoir compris les nouveaux codes de l’émotion politique, elle a continué à parler programme quand il fallait parler image. Elle a cru qu’on pouvait gouverner encore par les chiffres, alors que l’électeur se détermine par la peur ou par l’envie. Elle a perdu la bataille du langage, et donc celle du pouvoir. Ce monde politique gouverné par les affects est une transposition exacte de ce que Le Bon appelait la “psychologie des foules”. “L’homme dans la foule descend plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation.”² Dans la foule numérique, c’est encore plus vrai : l’individu disparaît dans le flux. Il ne raisonne plus, il réagit. Les réseaux sociaux sont devenus l’organe sensoriel du politique : tout se mesure en émotions, en indignations, en pulsations collectives. Le politique, conscient de ce nouveau pouvoir, se fait désormais metteur en scène d’émotions : peur, espoir, colère, honte. Il ne gouverne plus les hommes, il orchestre leurs affects.

III. Le crépuscule de la raison : l’illusion de liberté et la fin du réel

Ce déplacement du rationnel vers l’émotionnel n’est pas seulement un symptôme : il est une rupture anthropologique. Le citoyen libre se définit par sa capacité à juger selon la raison. Or, si la raison est dissoute dans l’émotion, la liberté devient illusion. L’individu manipulé par la stratégie de l’invisible croit choisir, mais il ne fait que répondre à un conditionnement. Il confond sentiment personnel et influence collective. Comme le notait Hannah Arendt, “le résultat du mensonge répété n’est pas qu’il soit cru, mais que le sens du vrai et du faux disparaisse.”³ Nous y sommes presque : le vrai a été remplacé par le vraisemblable, et le vraisemblable par le partageable. Le citoyen ne cherche plus la vérité, il cherche la résonance.
C’est peut-être là le sens profond de notre crise politique : la démocratie s’effondre non parce qu’elle serait corrompue, mais parce qu’elle a cessé d’être rationnelle. Elle ne repose plus sur la confrontation d’idées, mais sur la mise en scène des émotions. L’espace public, au lieu d’être un lieu de débat, est devenu un ring d’affects. On ne cherche plus à comprendre, mais à vibrer. Et lorsque tout est émotion, plus rien n’est raisonnable. L’électeur manipulé par la stratégie de l’invisible ne pense pas même si lui croit encore être libre de penser. Le pouvoir le précède, le façonne, le guide, et il en redemande. Il est prisonnier d’une liberté imaginaire.
Ainsi s’accomplit le paradoxe ultime de la modernité politique : une société saturée de communication, mais vide de dialogue. Une démocratie pleine de discours, mais sans parole. Et une opinion publique qui, croyant se gouverner elle-même, se laisse gouverner par ceux qui maîtrisent l’art de l’invisible. Tant que la politique restera un art de la stimulation émotionnelle, il n’y aura plus de citoyen, mais seulement des spectateurs. Et tant que la vérité sera remplacée par la vraisemblance, la liberté ne sera qu’un souvenir. C’est peut-être là notre dernier combat : celui de la lucidité contre la mise en scène.


¹ Edward Bernays, Propaganda — Comment manipuler l’opinion en démocratie, trad. Oristelle Bonis, Éditions Zones, 2011, p. 47.
² Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Félix Alcan, 1895, chap. I.
³ Hannah Arendt, Vérité et politique, 1967.

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