Les faits sont fragiles », écrivait Hannah Arendt dans Vérité et politique. Fragiles, car ils peuvent toujours être submergés par des récits plus séduisants, répétés jusqu’à devenir indiscutables. L’annonce d’un impôt sur la fortune financière, visant notamment les holdings, illustre cette fragilité. Car ce n’est pas l’efficacité économique de la mesure qui fonde sa légitimité — on sait qu’elle est douteuse, voire contre-productive — mais la force d’un récit, celui d’une justice fiscale immédiate, devenu dogme.
Le règne du récit contre le réel
Dans La crise de la culture, Arendt avertissait : lorsque l’opinion supplante le fait, c’est le monde commun lui-même qui s’effondre. Ici, le slogan, « les riches ne paieraient que 2 % d’impôt » , opère cette substitution. Peu importe qu’il repose sur des approximations méthodologiques ; il est cru, et donc il agit. La démocratie devient théâtre : elle ne fonde plus ses décisions sur l’analyse de la réalité, mais sur la puissance émotionnelle d’une formule.
La tyrannie des minorités déterminées
Ce glissement s’accompagne d’une perversion institutionnelle. Une minorité politique, réduite à 11 % des sièges de l’Assemblée, impose son agenda à un gouvernement soucieux de préserver sa survie. Arendt rappelait que le totalitarisme lui-même naît de la capacité de minorités organisées à transformer leur faiblesse numérique en domination politique. Sans comparer les régimes, il faut reconnaître dans cette mécanique un danger : la démocratie cesse d’être l’expression d’un monde partagé pour devenir le produit de rapports de force fragmentés.
La responsabilité trahie
Dans La condition de l’homme moderne, Arendt insiste sur l’« action » comme dimension essentielle du politique : agir, c’est introduire quelque chose de neuf dans le monde, en répondant devant les autres hommes. Or, qu’advient-il lorsque l’action est remplacée par la simple conservation de soi ? Adopter une loi que l’on sait inefficace, céder à la démagogie pour éviter la censure parlementaire, ce n’est pas gouverner : c’est se maintenir. La responsabilité (répondre de ses actes devant la communauté) est alors dissoute.
La perte du monde commun
Le danger le plus profond n’est pas économique, mais anthropologique. Arendt écrivait que la politique existe parce que les hommes partagent un monde, et que ce monde doit être suffisamment stable pour durer au-delà de leurs existences individuelles. Si ce monde est remplacé par des récits fluctuants, il n’y a plus de base commune. Chacun vit alors dans la bulle de ses ressentiments, et la démocratie se réduit à une mécanique institutionnelle privée de substance.
Conclusion : quand la démocratie devient fiction
La dictature des minorités n’est pas seulement un déséquilibre institutionnel : c’est le symptôme d’une démocratie qui a perdu son rapport à la vérité. En cédant à la démagogie, en sacrifiant la responsabilité à l’opportunisme, en permettant que des factions imposent leur récit au détriment du réel, nous entrons dans une ère où la démocratie devient une fiction, un rituel sans monde commun. Et comme Arendt nous le rappelle, lorsqu’il n’y a plus de monde partagé, il ne peut plus y avoir de politique véritable.



