La difficile autonomisation de la BITD européenne

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Selon une étude du quotidien britannique The Guardian, 66% des systèmes de missiles et 49% de l’aviation de combat équipant les armées européennes sont d’origine étrangère. Un constat d’autant plus amer qu’en dépit des initiatives visant à autonomiser l’Europe de la défense, des annonces récentes en matière d’équipement illustrent la dépendance des armées européennes aux solutions étrangères, notamment américaines, pour les systèmes d’armes les plus sophistiqués.

F 35a Lightning Ii
Le F35, emblématique de la persistance des dépendances stratégiques européennes (Source : Wikimedia Commons)

La guerre en Ukraine, un électrochoc positif pour l’autonomie stratégique européenne

« L’Europe doit prendre son indépendance […]. Elle doit prendre elle-même en charge sa défense et sa sécurité », rappelait en septembre dernier la présidente de la Commission européenne, Ursula van der Leyen, lors de son discours sur l’État de l’Union. Conscients depuis l’offensive russe en Ukraine en 2022 de la nécessité de devoir compter d’abord sur eux en cas de conflit, les Européens ont pris un ensemble de mesures visant à privilégier des solutions patrimoniales pour leur défense. Readiness 2030 (anciennement ReArm Europe), lancé en 2025, vise à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros au profit de la défense européenne, dont 150 milliards d’euros, via le programme SAFE, au profit d’achats collectifs et d’investissements pour combler certains vides capacitaires, notamment dans l’artillerie, la défense aérienne ou les drones. Ces programmes viennent concrétiser et soutenir des initiatives politico-industrielles ad hoc telles que la European Long-Range Strike Approach (ELSA), lancée en 2024 par la France pour faire émerger un championeuropéen dans le domaine des feux dans la profondeur (deep precision strike, DPS).

Indéniablement, la reprise en main des Européens de leurs capacités propres en matière de défense produit certains effets, qu’il s’agisse de décisions d’achats, de lancements de programmes de préférence européenne, ou de renoncement à certaines solutions étrangères. Dans le domaine de l’artillerie, KNDS France vient ainsi d’enregistrer coup sur coup deux importantes commandes de canons CAESAR de la part de la Croatie (18 exemplaires) et de la Lituanie (30 exemplaires). Financées par SAFE, ces acquisitions sont une victoire indéniable pour la BITD européenne, dans un domaine où le K9 Thunder coréen a remporté d’importants succès commerciaux ces dernières années (Norvège, Pologne, Roumanie …) et où l’ATMOS 2000 israélien s’est récemment imposé au Danemark – au détriment du CAESAR – et en Moldavie. Dans le domaine de la défense aérienne, bonne nouvelle également pour le SAMP-T/NG franco-italien, choisi par le Danemark face au Patriot américain, pourtant déjà utilisé par 8 pays européens. 

Si les matériels américains ne sont pas les seuls dont l’Europe doit se sevrer, les attaques répétées de l’administration Trump à l’encontre du Vieux Continent ont manifestement poussé certains États membres à réévaluer la pertinence de s’équiper chez un allié en pleine volte-face stratégique. Alors que le F-35 était donné favori pour équiper l’armée de l’air portugaise en remplacement de la flotte de F-16, le ministre de la Défense, Nuno Melo, a annoncé en mars 2025 abandonner cette option, inquiet notamment des restrictions d’usage imposées par les États-Unis. Même son de cloche en Espagne, qui a annoncé en août « suspendre » les négociations relatives à l’acquisition du F-35.

Des incohérences persistantes

Malheureusement, les avancées en matière de défense européenne ne doivent pas occulter les renoncements, les incohérences, voire les compromissions de certains États avec des intérêts extra-européens.

Ainsi la Pologne, actuelle locomotive militaire de l’Union européenne avec l’Allemagne, s’est faite la spécialiste des achats d’armement sur étagère auprès de BITD étrangères. Pour ne prendre pour exemple que le domaine déjà évoqué des feux dans la profondeur, Varsovie s’est équipée massivement auprès de la BITD coréenne, avec … 648 canons K9 Thunder, et 290 lance-roquette multiple (LRM) K239 Chunmoo – ce dernier étant également en lice, avec le M142 HIMARS américain, pour équiper les forces terrestres norvégiennes.

En Allemagne, la problématique est autre. Le faramineux budget consacré à la défense consacre la volonté de profiter prioritairement à l’industrie de défense allemande. Toutefois, le champion de la BITD allemande, Rheinmetall, multiplie les partenariats avec des acteurs américains, le dernier en date avec Anduril Industries pour la production de drones aériens autonomes – dont les capacités réelles ont pourtant été récemment mises en doute par une enquête du Wall Street Journal. Si ces JV entrent dans la logique de développement stratégique tous azimuts de Rheinmetall et de sa volonté de consolidation de la BITD européenne à son profit, elles interrogent, pour ne pas dire plus, quant à leur cohérence avec l’objectif européen d’autonomiser sa BITD.

Enfin, pourtant tous deux membres de l’initiative ELSA, Pologne et Allemagne ont récemment privilégié des équipements américains pour leurs capacités de DPS. Varsovie a commandé en mai dernier 821 missiles de croisière JASSM-ER auprès de Lockheed Martin, pour un montant qui pourrait atteindre plus d’1,6 milliards d’euros, tandis que Berlin a annoncé son souhait d’acquérir des systèmes Typhon, capables de mettre en œuvre des missiles SM-6 et Tomahawk – missile dont les États-Unis refusent la livraison à l’Ukraine, illustration flagrante des restrictions d’emploi imposées par Washington. Ces choix étonnent d’autant plus qu’il existe des solutions européennes quasiment matures, tels que le Land Cruise Missile (LCM) de MBDA, aux performances équivalentes, et dont la livraison irait en priorité aux Européens – ce qui n’est plus assuré du côté des fournisseurs d’outre-Atlantique, leur priorité étant de répondre aux besoins du Pentagone.

Quatre ans après le début du conflit, les principaux responsables européens envisagent maintenant publiquement la survenue d’un choc militaire majeur avant 2030 avec la Russie, du chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, au ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, en passant par le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. Alors qu’elle est à un tournant de son histoire, l’Europe s’évertue à chercher hors de chez elle les moyens de se défendre, alors même que les raisons d’acheter européen se multiplient. Une situation perçue clairement par une partie du personnel politique, à l’instar d’Alice Ruffo, ministre déléguée auprès du ministre des Armées Catherine Vautrin : « Nous devons poursuivre notre action auprès des autres pays européens, soulignait-elle en décembre dernier, pour qu’ils comprennent qu’il y a un intérêt à avoir des moyens souverains européens. » De fait, les achats sur étagère auprès de BITD étrangères ne garantissent plus la vitesse de livraison ; la liberté d’utilisation des systèmes n’est pas assurée ; et, in fine, le budget consacré à des systèmes d’armes étrangers retarde voire obère d’autant la capacité de la BITD européenne à s’autonomiser, avec toutes les conséquences que cela engendre en termes de réindustrialisation, d’emploi et de rentrées fiscales.  

« Les dividendes de la paix sont terminés. Nous devons donc être équipés, parce que pour être respecté, il faut être équipé, entraîné et craint », déclarait début décembre Catherine Vautrin. Entre urgence à s’équiper et renforcement à long terme des capacités la BITD européenne, une voie existe, que les exécutifs soucieux de réindustrialiser et de réduire leurs dépendances seraient éclairés de suivre.

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