La Stratégie Numérique d’EDF Face aux Enjeux de Souveraineté : Un Choix Controversé

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La Stratégie Numérique d’EDF Face aux Enjeux de Souveraineté : Un Choix Controversé | journaldeleconomie.fr

Dans un contexte où la transition énergétique et la sécurité nationale occupent une place centrale dans les débats publics, la décision d’EDF de confier à Amazon Web Services (AWS) la gestion d’une partie du système d’information de son parc nucléaire suscite une vague de controverses. Cette collaboration, estimée à 860 millions d’euros, vise à moderniser la gestion des stocks et la maintenance des réacteurs nucléaires français. Cependant, elle soulève des questions cruciales sur la cybersécurité et la souveraineté industrielle de la France. 

Adèle AUDOUY

La question de la souveraineté numérique n’est pas nouvelle à une époque où la numérisation des services et des infrastructures devient la norme, mais elle acquiert une urgence particulière quand elle touche à l’industrie nucléaire, un secteur stratégique pour la sécurité nationale d’un Etat. La récente décision d’EDF de s’associer à Amazon Web Services (AWS) pour la gestion de la planification et de la maintenance de ses centrales nucléaires a déclenché un débat houleux sur la souveraineté numérique et la cybersécurité en France. La collaboration entre le géant de l’énergie français, récemment redevenu une entreprise publique à 100 %, et la filiale du colosse américain du commerce électronique soulève ainsi des questions cruciales liées à la sécurité des données et à la souveraineté industrielle de la France. Des voix se sont ainsi élevées au sein même d’EDF, pointant du doigt les risques potentiels pour la cybersécurité et l’indépendance industrielle du pays. La confidentialité entourant les modalités et le contenu du contrat, protégés par le secret commercial, ajoute une couche supplémentaire d’incertitude et d’inquiétude. 

Opportunité contre protection économique : les deux visions stratégiques états-unienne et française

Révélée par Le Canard Enchaînée le 13 février 2024, la décision d’EDF d’intégrer AWS dans la gestion de données cruciales a immédiatement attiré l’attention sur les risques liés à la cybersécurité et à l’espionnage industriel. En effet, la législation américaine, notamment le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), le Patriot Act et le CLOUD Act, permet aux autorités fédérales d’accéder aux données stockées par les entreprises américaines. Cela n’est pas sans susciter de légitimes inquiétudes quant à la confidentialité des informations relatives au parc nucléaire français. La boîte de Jeff Bezos devant ainsi assurer la “maintenance prédictive” des pièces détachées des centrales, cela signifie-t-il que le parc nucléaire français n’aura bientôt plus guère de secrets pour Washington ?

Réactions politiques et débats institutionnels

La réaction du gouvernement français à cette initiative a été perçue comme timorée par certains observateurs. Bien que le ministère de l’Économie ait tenté de rassurer le public en affirmant que le contrat respecte les normes européennes de cybersécurité, l’absence d’une alternative nationale viable à AWS met en lumière les défis que la France rencontre dans le développement de son propre écosystème numérique.

Interrogé sur la question par le sénateur Fabien GAY (Seine-Saint-Denis) le 29 février dernier[1], le ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique a été placé dans une position délicate. Malgré la nationalisation d’EDF, celui-ci s’est en effet déclaré incompétent pour intervenir, arguant que les règles de gestion informatique souveraine s’appliquent aux administrations et non aux entreprises industrielles. Cette réponse laisse entrevoir un vide juridique ou du moins une zone grise dans la régulation des partenariats stratégiques impliquant des entités publiques et des firmes étrangères dans des secteurs critiques, si ce n’est une lacune de vision politique et stratégique globale sur la question. 

Une alternative française est-elle possible ?

La question de savoir si une entreprise française aurait pu remplir ce rôle plutôt qu’AWS reste ouverte. Le refus récent du gouvernement de nationaliser temporairement le groupe numérique ATOS, malgré les appels de différents partis politiques, souligne le manque de solutions nationales capables de concurrencer les géants du cloud américains. Cette situation met en lumière les défis auxquels la France est confrontée dans le développement de son autonomie technologique et numérique. 

L’engagement d’EDF avec AWS semble de ce fait illustrer un paradoxe au cœur de la stratégie numérique de la France. D’un côté, le pays aspire à renforcer sa souveraineté numérique, comme le montrent les efforts pour imposer l’utilisation de solutions de cloud computing françaises ou européennes dans les administrations publiques. De l’autre, les réalités économiques et technologiques poussent des entreprises publiques majeures à opter pour des solutions étrangères, jugées plus compétitives ou avancées technologiquement.

De toute évidence, la France se trouve aujourd’hui à un carrefour. Alors que le ministère de l’Économie évoque des actions pour renforcer l’offre nationale dans le cadre de la stratégie cloud de France 2030 visant à renforcer l’offre française dans le domaine du cloud computing, il apparaît clairement que le chemin vers une autonomie numérique complète est semé d’embûches. 

Réaction du Secteur et défis d’avenir

La décision d’EDF a également suscité des réactions variées au sein du secteur technologique français. Certains voient dans ce partenariat une opportunité de modernisation nécessaire, tandis que d’autres y lisent un signal d’alarme sur la capacité de la France à protéger ses intérêts stratégiques dans l’ère numérique. Quoi qu’il en soit, l’impératif de développer une infrastructure de cloud computing nationale robuste et compétitive n’a jamais été aussi pressant. 

A bien des égards, l’accord EDF-AWS ouvre ainsi une fenêtre sur les défis complexes auxquels la France doit faire face dans sa quête de souveraineté numérique. Entre les impératifs de sécurité, les considérations économiques, et la volonté politique, trouver le juste équilibre sera crucial pour l’avenir numérique et industriel du pays. La route vers l’autonomie technologique est longue et parsemée d’obstacles, mais elle est également jalonnée d’opportunités pour la France de réaffirmer sa place sur l’échiquier mondial de l’innovation et de la sécurité numérique. 

Bibliographie

https://aws.amazon.com/fr/blogs/france/retour-sur-laws-summit-paris-2023

https://www.senat.fr/questions/base/2024/qSEQ240210429.html

https://www.lefigaro.fr/societes/edf-a-choisi-le-cloud-d-amazon-pour-gerer-une-partie-de-ses-commandes-20240214

https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/energie/nucleaire-edf-recourt-a-une-filiale-d-amazon-pour-gerer-une-partie-de-son-systeme-d-information_AD-202402130861.html

https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/vrai-ou-faux-nucleaire-edf-stocke-t-elle-sur-le-cloud-d-amazon-des-donnees-sensibles-sur-les-centrales_6353101.html

https://www.humanite.fr/social-et-economie/amazon/edf-confie-les-cles-de-ses-centrales-nucleaires-a-amazon

https://www.latribune.fr/climat/energie-environnement/en-2023-le-debut-de-la-remontada-pour-edf-986715.html

https://www.lebigdata.fr/edf-amazon-cloud

https://www.francetvinfo.fr/economie/edf-a-passe-un-contrat-avec-amazon-pour-gerer-la-planification-de-la-maintenance-des-centrales-nucleaires_6364024.html


[1] https://www.senat.fr/questions/base/2024/qSEQ240210429.html

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