Le vrai défi de « l’extrême droite populiste »

La vague dite populiste qui monte en France depuis des années sous les couleurs du Rassemblement national (RN), vient de franchir une nouvelle étape, et la stupéfiante dissolution de l’Assemblée nationale annoncée par le président de la République la rend plus décisive encore.

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Le vrai défi de « l’extrême droite populiste » | journaldeleconomie.fr
Elle s’étend en réalité à l’Europe, et nous projette déjà sur 2027. Le choc de 2017 ouvrait en effet une période de recomposition politique, or l’expérience Macron est une déception cuisante dont les institutions sortent plus affaiblies qu’elles n’étaient déjà. Elle balaie en outre à l’avance l’argument de la compétence si souvent opposé au RN, tant le duo élyséen Macron-Kohler n’aura guère su que manier quelques cliquets fiscaux et sociaux dont tout énarque de Bercy est formé à être expert. Un tempérament étranger aux qualités de leadership public, dont sa gestion des ressources humaines est l’implacable témoin, l’aura condamné à l’insuccès.

Le système tournant à vide, les élections européennes du 9 juin et le triomphe du RN nous renvoient, avec trois ans d’avance, sur l’échéance cible de Marine Le Pen et des autres prétendants sérieux à la présidence, et ce calendrier désormais accéléré connaitra une étape préalable clef à l’issue des législatives le 7 juillet prochain.

L’échec du talentueux M. Macron ne libère pas le RN d’un cordon sanitaire qui est le doute sur sa capacité à répondre aux défis du pays. C’est à la fois une refonte et un retour à un certain ordre des choses qu’attend la nation, confrontée comme d’autres à un malaise social et culturel né de la mondialisation, du politiquement correct et de l’immigration. Minant depuis 30 ans les démocraties industrialisées, il a généré les gilets jaunes en France, Trump aux États-Unis, et installé à Rome un parti héritier du néofascisme.

Le cas Meloni suscitant l’intérêt devant l’essor du RN, rappelons que la recomposition de la vie politique en Italie a démarré en 1992 avec l’opération « mains propres » et l’avènement de Berlusconi en 1994, qui appela au pouvoir un parti longtemps marginal devenu alors Alleanza nazionale, désormais Fratelli d’Italia. Qui peut prédire qu’une telle recomposition ne prendra pas aussi trente ans en France ? La dernière recomposition politique française remonte à la création de la Ve République en 1958.

Répondre aux spécificités françaises tout en tirant les leçons du cas Meloni et de son évolution vers une sorte de national-conservatisme, s’imposera au RN, qui poursuit sa mue et que les législatives le presseront de précipiter. Les accusations de xénophobie qui l’affligent depuis 40 ans ont perdu leur efficacité ; l’ex-FN n’a jamais fait que dénoncer une immigration conjuguant trois caractéristiques : trop rapide, massive, extraeuropéenne. Parce qu’elles sont les premières victimes de l’échec de « l’intégration » tant vantée par les partis établis, les classes moyennes et populaires forment le socle électoral du RN. S’y ajoute désormais, attirée par Jordan Bardella, une jeunesse dépolitisée et ignorante du passé politique. nnOutre un contrôle organisé de l’immigration qui ressemble fort à l’immigration choisie de M. Sarkozy, replacer le centre de gravité de la politique française et européenne à droite résume assez bien le projet de la droite labélisée extrême, RN ou Reconquête. Cela consiste à déconstruire les mots d’ordre de la gauche sur la tolérance et l’intégration, et concurrencer son influence dans le monde des idées et l’audiovisuel. Comme l’ont montré de récentes polémiques autour de Giorgia Meloni et de la RAI, et de l’entourage de certains de ses ministres, cela suppose d’écarter les têtes brûlées qui menaceraient de ruiner, par des déclarations malheureuses, une patiente métamorphose d’histrion contestataire à parti de gouvernement, notamment à l’occasion des législatives de l’été, et d’éviter les investitures improvisées d’En Marche en 2017.

Pour réussir ce passage, présenter un projet porteur, y compris européen, sera nécessaire ; par exemple une communauté du numérique et de l’écologie industrielle aussi forte que la communauté du charbon et de l’acier de 1951, et un redressement des finances publiques qui pourraient sinon déstabiliser la crédibilité de l’État. Se montrer capable, comme Giorgia Meloni tente de le faire en Italie, de s’approprier les axes économiques-clef de la droite classique et ceux qui ont fait la réussite du projet européen, lèverait une hypothèque majeure à l’acceptabilité du RN. Car on ne claudique pas vers le sommet, conserver la légitimité de son combat contre les politiques d’immigration tout en relevant les défis nouveaux – digital, climat, économie globalisée – sont les deux jambes indispensables pour élargir son assise sociologique et gagner une majorité en juillet prochain.

A ces orientations s’ajoute une exigence particulière à la France : retrouver une pratique conforme à l’esprit des institutions par un partage des rôles sain entre président et Premier ministre. Le principe de la légitimité présidentielle a été entaché par François Mitterrand qui, désavoué, choisit la cohabitation plutôt que la démission – comme s’apprête à le faire M. Macron. Puis, par des choix de confort ou en reléguant le chef du gouvernement au rang de collaborateur, en réduisant le mandat présidentiel à cinq ans aligné avec celui de l’Assemblée nationale, en restreignant le recours aux pleins pouvoirs prévu par l’article 16, ses successeurs ont un peu plus affaibli l’Exécutif, jusqu’aux choix ministériels hasardeux de M. Macron par refus de partager l’exercice du pouvoir et la lumière.
Offrir au pays des personnalités inspirant la considération publique, s’astreindre à une certaine tenue dans la pratique des institutions où transparaisse le souci de l’intérêt général est affaire d’attitude ; c’est l’attitude qui valut à M. Sarkozy de perdre en 2012 et explique un rejet souvent épidermique de M. Macron. Malgré des réseaux sociaux qui poussent à privilégier l’image au détriment du fond, la normalisation de « l’extrême droite populiste », pour n’être pas que de façade, devra proposer une pratique des institutions fidèle aux sources de la Ve République et à ses pères fondateurs – s’appropriant en cela un héritage qui lui offrira un surcroît de légitimité, au-delà du suffrage populaire.

 

Yannick Mireur est l’auteur de « Populisme Smart » publié chez VA Éditions

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