Par Hervé Lourens, économiste et ancien consultant en stratégie
Chapeau : En quelques semaines, le gouvernement Lecornu s’est transformé en gouvernement de gauche. Otage du Parti socialiste, qui ne représente qu’environ 2 % des électeurs, il porte désormais des mesures directement issues de la gauche. Ce basculement idéologique, né d’un déséquilibre parlementaire, consacre la fin du système Macron : un pouvoir qui voulait dépasser les clivages, et qui s’effondre aujourd’hui dans le renoncement et la confusion.
Un reniement économique total
Le macronisme reposait sur trois piliers : la flat tax, la suppression de l’ISF et la réforme des retraites. Ces mesures formaient la base d’un programme de modernisation économique, centré sur la compétitivité, l’investissement et la valorisation du travail. Aujourd’hui, ces trois symboles sont renversés. La flat tax, conçue pour stabiliser la fiscalité du capital, pourrait être relevée. La suppression de l’ISF est vidée de son sens, réintroduite par la taxation des holdings patrimoniales. Quant à la réforme des retraites, pourtant acquise au prix d’une forte tension sociale, elle est suspendue jusqu’en 2028.
Ce n’est pas une simple inflexion, c’est un reniement. Le gouvernement Lecornu a basculé dans une logique de redistribution, abandonnant la philosophie de l’offre pour revenir à celle de la dépense. Ce virage contredit l’ensemble des principes qui ont permis au premier quinquennat Macron de redonner un souffle à l’économie française. La promesse d’une fiscalité lisible, stable et pro-entreprise s’effondre au profit d’une politique de court terme, centrée sur la gestion de l’opinion et la recherche d’un équilibre politique précaire. Lecornu ne gouverne pas, il compense.
Une gauche sans électeurs, un pouvoir sans majorité
Le plus frappant, c’est que cette évolution est dictée par une gauche ultra-minoritaire. Le Parti socialiste, relégué à environ 2 % des suffrages, revendique aujourd’hui la paternité des principales inflexions économiques du gouvernement. Il se félicite d’avoir “fait plier” l’exécutif sur la réforme des retraites et sur la fiscalité du capital. Autrement dit, un parti marginal dans le pays parvient, par la seule mécanique parlementaire, à orienter la politique économique de la France.
Ce paradoxe révèle un déséquilibre démocratique profond. Emmanuel Macron a perdu les élections législatives. Il ne dispose plus d’une majorité stable, ni d’un mandat clair. Le gouvernement Lecornu se maintient grâce à des compromis successifs, négociés au prix de son identité politique. La France est ainsi gouvernée par une coalition de circonstance, où le centre-droit a cédé la main à une gauche minoritaire. Ce n’est plus la volonté populaire qui détermine la ligne, mais l’arithmétique d’un Parlement fragmenté. Cette situation n’est pas seulement absurde : elle est dangereuse. Elle entretient une illusion de stabilité tout en creusant le fossé entre la représentation nationale et la réalité du pays.
La droite à l’heure du choix
Face à cette dérive, la droite républicaine détient le levier décisif. Si elle vote la censure, le gouvernement tombe. Si elle ne le fait pas, elle cautionne de fait une politique qu’elle condamne. L’arithmétique est simple, mais la morale politique, elle, ne l’est plus. Beaucoup de députés redoutent la dissolution, la perte de leur siège, et la perspective d’élections anticipées. Ils préfèrent attendre, différer, rester en retrait. Mais cette prudence n’a rien d’une stratégie : c’est une faute morale. Refuser de voter la censure par peur de perdre un mandat, c’est renoncer à toute conviction. C’est faire primer l’intérêt personnel sur l’intérêt collectif, et substituer le calcul au courage.
La droite doit comprendre qu’elle ne défend pas seulement une position politique, mais une exigence de cohérence. En refusant de censurer un gouvernement de gauche, elle perdrait sa raison d’être. En assumant la censure, elle rappellerait qu’elle reste capable de trancher, d’affirmer une ligne et de défendre une vision du pays. C’est une question de crédibilité autant que de morale. Car si le macronisme s’effondre aujourd’hui, ce n’est pas à cause de ses adversaires : c’est à cause de sa peur de choisir. Si la droite, à son tour, renonce à agir, elle s’effondrera avec lui.



