La fortune de Jeffrey Epstein est restée longtemps opaque parce qu’elle se situe à l’intersection de trois réalités difficiles à documenter publiquement : une activité de conseil privé avec peu de clients et des contrats rarement publics, une constellation de sociétés et de trusts destinés à détenir des actifs et compartimenter les risques, et des circuits bancaires dont une partie des informations n’apparaît que dans des procédures judiciaires, des rapports d’enquête internes ou des déclarations de conformité. Toute analyse doit donc distinguer rigoureusement ce qui est documenté par des pièces judiciaires ou financières de ce qui relève d’hypothèses.
Une architecture financière structurée autour d’entités offshore
L’architecture publique la plus robuste montre un système centré sur les Îles Vierges américaines, avec Southern Trust Company comme société pivot entourée d’entités spécialisées destinées à détenir des actifs immobiliers, aéronautiques ou philanthropiques. Une plainte des autorités des USVI décrit Southern Trust comme une structure bénéficiant d’incitations fiscales importantes tout en présentant peu d’activité économique visible, avec des revenus substantiels ensuite redirigés vers des comptes personnels ou d’autres sociétés du groupe. Les documents judiciaires évoquent une chronologie complexe concernant la création et la dénomination de cette société, certains indiquant qu’elle aurait été incorporée sous un autre nom tel que Financial Informatics Inc., tandis que d’autres mentionnent une Financial Trust Company ultérieurement renommée. Cette superposition suggère une succession de restructurations ou d’entités distinctes difficilement réconciliables sans accès complet aux registres locaux. Autour de cette société pivot, plusieurs structures apparaissent spécialisées par type d’actifs. Nautilus Inc. détient Little St. James après un transfert intragroupe à valeur nominale en 2011. Maple Inc. reçoit le brownstone de Manhattan dans une opération comparable typique de restructuration patrimoniale interne. Plan D LLC est identifiée comme entité liée à la gestion d’aéronefs et apparaît également dans des montages financiers impliquant des prêts. D’autres sociétés, telles qu’Hyperion Air ou Great St. Jim LLC, servent respectivement à la détention d’hélicoptères ou à l’acquisition et au morcellement de terrains aux USVI. À ces structures s’ajoutent des entités philanthropiques, notamment Gratitude America Ltd, fondation reconnue fiscalement avec plusieurs millions d’actifs et une gouvernance documentée, ainsi que d’autres fondations moins transparentes. Enfin, les trusts jouent un rôle déterminant, en particulier le 1953 Trust, créé peu avant la mort d’Epstein pour consolider les actifs et potentiellement limiter l’exposition successorale, ainsi que d’autres trusts bancaires mentionnés jusqu’en 2019.
Les flux financiers documentés : entrées, redistributions et investissements
Les flux entrants les mieux documentés proviennent d’un nombre restreint de relations financières majeures. Le mémorandum d’enquête Dechert, archivé à la SEC, établit que Leon Black le patron du fonds Apollo Management a versé environ 158 millions de dollars à Epstein ou à ses entités entre 2012 et 2017 pour des services de conseil, avec des paiements identifiés vers Southern Trust Company et des prêts structurés vers Plan D LLC. Le recoupement de ce montant avec la plainte des USVI décrivant une source unique de financement vers Southern Trust rend plausible l’identité de ce flux. Le lien avec Les Wexner le propriétaire de Victoria Secretreste plus difficile à quantifier publiquement. Les éléments disponibles incluent l’affirmation de Wexner selon laquelle Epstein aurait détourné des sommes considérables et des références de presse à un remboursement d’environ 100 millions de dollars en 2008, mais les pièces complètes permettant d’en tracer précisément les modalités ne sont pas accessibles. Du côté des sorties financières, plusieurs catégories apparaissent. Les transferts immobiliers vers Maple ou Nautilus correspondent à des restructurations intragroupe destinées à loger les actifs dans des sociétés offshore. Des paiements personnels importants sont évoqués, dont environ 31 millions de dollars transférés à Ghislaine Maxwell entre 1999 et 2007. Des flux liés à des stratégies judiciaires sont également mentionnés, notamment des paiements de 350 000 dollars à des témoins potentiels fin 2018. Des flux bancaires atypiques renforcent la complexité du système. Une communication du Sénat américain mentionne 378 millions de dollars passés via Bank of New York Mellon en 270 virements sans justification commerciale identifiée. Reuters rapporte par ailleurs environ 27,7 millions de dollars de paiements exécutés par Charles Schwab en 2019 dans le cadre d’une tentative d’acquisition immobilière au Maroc peu avant l’arrestation. Concernant le chiffre de 127 millions de dollars, les documents disponibles l’identifient comme valeur d’actifs financiers déclarés dans la succession ou comme ordre de grandeur d’actif résiduel après règlements, mais aucune source primaire ne confirme l’existence d’un virement unique de ce montant.
Succession, règlements et limites de la traçabilité financière
Après 2019, une part importante des flux sortants provient de la succession elle-même. Le gouvernement des USVI annonce un règlement supérieur à 105 millions de dollars avec la succession et des entités associées. Reuters indique qu’un fonds d’indemnisation d’environ 121 millions de dollars a été constitué pour les victimes, réduisant progressivement l’actif disponible. La difficulté centrale reste méthodologique : les flux financiers complets, depuis leur origine jusqu’à leur utilisation finale, exigeraient l’accès à des relevés bancaires exhaustifs ou à des pièces de discovery rarement publiques. Les segments identifiables permettent néanmoins de dessiner une architecture cohérente reposant sur une combinaison de sociétés offshore, de structures spécialisées, de fondations et de trusts, alimentée par un nombre limité de clients majeurs et redistribuée vers investissements immobiliers, dépenses personnelles, opérations bancaires atypiques et règlements judiciaires.
Ainsi, l’ensemble des sources disponibles permet de reconstituer une structure financière sophistiquée et cohérente, mais non entièrement transparente, dans laquelle les faits documentés, les recoupements plausibles et les zones d’ombre doivent être soigneusement distingués pour éviter toute conclusion dépassant les preuves disponibles.

