L’Assemblée nationale a adopté dans la nuit du 20 au 21 juillet 2026 la loi d’urgence agricole par 296 voix contre 224, malgré de vives tensions au sein de la majorité. Le texte autorise l’Anses à délivrer des dérogations pour réintroduire deux pesticides interdits, l’acétamipride et le flupyradifurone, provoquant la colère de la gauche et d’une partie du bloc central.
Un vote acquis dans la tension et la fracture politique
Dans la nuit du lundi 20 au mardi 21 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté la loi d’urgence agricole par 296 voix contre 224, au terme d’une séance particulièrement houleuse. Le texte, issu d’un compromis trouvé en commission mixte paritaire entre députés et sénateurs, ne nécessite plus qu’un vote conforme du Sénat pour être définitivement adopté. Attendu par les agriculteurs, décrié par les défenseurs de l’environnement et une partie de la majorité gouvernementale, ce projet de loi cristallise les tensions autour d’une disposition centrale : la possibilité de réintroduire à titre dérogatoire deux pesticides interdits en France mais autorisés dans l’Union européenne, l’acétamipride et le flupyradifurone.
La séance parlementaire a révélé les profondes divisions au sein du bloc central. Plusieurs députés Renaissance, dont l’ancienne Première ministre Élisabeth Borne, ainsi que des élus du MoDem et du groupe Liot, avaient déposé des amendements visant à supprimer l’article controversé sur les pesticides. Le gouvernement a exercé son droit de veto, refusant de soumettre ces amendements au vote, une décision qui a provoqué la colère de ses propres troupes.
Richard Ramos, député MoDem du Loiret, a dénoncé un « filtrage arbitraire et contraire à l’esprit démocratique ». Gabriel Attal, président du groupe Renaissance, a déploré une séance « pourrie par une forme d’incompréhension », s’interrogeant publiquement sur les raisons pour lesquelles le gouvernement avait initialement laissé entendre que l’Assemblée pourrait trancher sur ce sujet, avant de faire volte-face.
Des mesures structurantes pour le secteur agricole
Au-delà de la question des pesticides, la loi d’urgence agricole comporte plusieurs mesures structurantes. Le volet central vise à faciliter la construction d’ouvrages de stockage d’eau, y compris en zones humides, alors que la France traverse une période de sécheresse exceptionnelle. Le texte entend également simplifier la construction de bâtiments d’élevage, renforcer le poids des organisations de producteurs face aux industriels et consolider la souveraineté alimentaire française et européenne, notamment par la labellisation de « projets d’avenir agricole ».
La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard (LR), a défendu avec vigueur l’ensemble du dispositif. À la tribune de l’Assemblée nationale, elle a appelé les députés à ne pas rejeter un texte qui « apporte des réponses concrètes et attendues à nos agriculteurs », en raison d’un seul article sur les pesticides. Dans le Journal du Dimanche, elle avait prévenu que « faire échouer ce texte par idéologie, calcul ou peur achèverait de désespérer les agriculteurs ».
L’acétamipride, un an après la censure de la loi Duplomb
La disposition sur les pesticides réveille les souvenirs de la mobilisation citoyenne contre la loi Duplomb, il y a un an. En 2025, ce texte prévoyait le retour de l’acétamipride, un néonicotinoïde interdit en France depuis 2018, avant que le Conseil constitutionnel ne censure la mesure. Une pétition avait alors recueilli plus de deux millions de signatures, témoignant d’une opposition massive de la société civile.
Aujourd’hui, la loi d’urgence agricole ne réautorise pas directement l’acétamipride, mais confie à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) la possibilité de délivrer des dérogations pour deux molécules : l’acétamipride et le flupyradifurone. Les dérogations ne concerneraient qu’une poignée de filières en difficulté, selon des conditions strictes. L’entourage du Premier ministre Sébastien Lecornu a précisé que « l’interdiction demeure le principe » et que le texte « ouvre seulement une possibilité de dérogation ».
Pour le rapporteur Julien Dive (LR), la polémique est excessive : « On se focalise sur un sujet parce qu’on l’a totémisé, ce n’est pas le politique qui décide, c’est l’Anses, qui se fonde sur la science ». Une argumentation qui n’a pas convaincu la gauche ni les associations environnementales. L’Insoumise Aurélie Trouvé a rétorqué que « l’Ordre des médecins, seize sociétés savantes et médicales se sont prononcées, il faut interdire ces pesticides ». La socialiste Mélanie Thomin a estimé que la rédaction du texte conduirait à « mettre les scientifiques sous tutelle ».
Menace de démission et saisine du Conseil constitutionnel
La question des pesticides divise jusqu’au sommet de l’État. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, personnellement opposée à la réintroduction de l’acétamipride, avait qualifié samedi dans La Tribune Dimanche ce sujet de « principal qui crispe ». Selon son entourage, le scénario de sa démission est désormais sur la table en cas d’adoption définitive du texte avec les dispositions sur les pesticides. Une telle issue constituerait un revers majeur pour le gouvernement Lecornu, fragilisant encore davantage sa cohésion.
La France Insoumise, les socialistes et les écologistes ont tous annoncé qu’ils saisiraient le Conseil constitutionnel en cas d’adoption définitive du texte mardi au Sénat. Les opposants au texte espèrent que les Sages censureront à nouveau les dispositions sur l’acétamipride, comme ils l’avaient fait avec la loi Duplomb.
Les enjeux de l’eau et les tensions persistantes
Outre les pesticides, la question de l’eau continue de susciter des tensions. Un amendement visant à supprimer un article considéré comme contraire à la Constitution a été voté lors de l’examen à l’Assemblée. L’article conditionnait la réduction des volumes d’eau prélevables à la réalisation préalable d’ouvrages de stockage, portant « atteinte aux exigences de protection de la ressource en eau », selon Matignon.
Par ailleurs, un amendement prévu par l’entourage du Premier ministre, visant à allonger de deux à six mois le délai alloué à l’Anses pour se prononcer sur les pesticides, a été rejeté par les députés dans la confusion générale. La demande émanait de l’agence elle-même et bénéficiait du soutien de la ministre de l’Agriculture.



