« France Travail utilise l’IA pour fliquer et traquer les chômeurs », a lancé Leïla Chaibi, eurodéputée de La France Insoumise, après que La Quadrature du Net a révélé, le 20 juillet 2026, l’existence d’un algorithme interne développé par l’ex-Pôle Emploi.
L’association, qui défend les libertés fondamentales dans l’environnement numérique, s’appuie sur un document présenté le 10 décembre 2025 au comité d’éthique IA de France Travail, dont elle a obtenu copie. L’outil s’intitule « Ciblage du Contrôle de la Recherche d’Emploi » et son objectif déclaré est de « recourir à l’IA » afin d’identifier les dossiers nécessitant un examen approfondi et d’alimenter automatiquement l’outil de contrôle de la recherche d’emploi.
Un algorithme qui trie les chômeurs en « suspects » et « non suspects »
Le fonctionnement de l’outil est simple dans son principe, et inquiétant dans ses conséquences. Entraîné sur une base de 60 000 contrôles passés, l’algorithme analyse les données personnelles de chaque demandeur d’emploi inscrit et lui attribue un profil : « suspect » ou « non suspect ». Les personnes classifiées dans la première catégorie atterrissent automatiquement sur une liste de priorités à contrôler.
Le tri repose sur 26 variables. La liste est connue de La Quadrature du Net, mais les règles de classification, elles, restent opaques. Parmi ces variables :
- l’ancienneté d’inscription
- le niveau de formation
- l’historique des manquements comme une absence à un rendez-vous
- les activités déclarées
- la « visibilité » du demandeur mesurée par sa présence ou non avec un CV en ligne
- la recherche d’un emploi dans un métier en tension
- ou encore l’existence d’une activité non salariée
Au 20 juillet 2026, l’algorithme est encore en phase de test, cantonné aux profils de personnes en rupture conventionnelle. Mais France Travail indique dans le document vouloir étendre l’utilisation du modèle à d’autres publics et transmettre chaque mois des listes de contrôle ciblés.
Depuis le 1er janvier 2026, l’inscription à France Travail est obligatoire pour les allocataires du RSA. En intégrant ce public, ce sont plus de 6 millions de personnes qui pourraient se voir profiler chaque mois par l’algorithme.
La progression des contrôles donne une idée de l’ampleur du projet : 200 000 en 2017, 730 000 en 2025, et un objectif gouvernemental de 1 500 000 pour 2027.
L’opacité comme méthode
France Travail communique volontiers sur une IA éthique et transparente. Dans les faits, toutes les demandes d’accès au code source des intelligences artificielles de l’institution sont restées sans réponse. Pour deux autres outils, MatchFT, dédié à la présélection des candidats, et ChatFT, dédié à l’assistance aux conseillers, France Travail n’a même pas jugé utile de motiver ses refus auprès de la Commission d’accès aux documents administratifs, ce que l’association qualifie de violation flagrante de la loi.
La situation n’est pas sans précédent. À la CNAF, le code source d’un algorithme similaire n’avait été obtenu qu’au terme d’une longue bataille juridique. À l’Assurance maladie, c’est une erreur de caviardage de l’administration qui avait permis d’y accéder. Dans les deux cas, l’examen des paramètres avait révélé un sur-contrôle organisé de populations spécifiques : femmes isolées, personnes au RSA, personnes en situation de handicap.
C’est cette logique que La Quadrature du Net dénonce avec force. « Ces algorithmes sont dangereux en eux-mêmes, car ils sont des outils particulièrement efficaces pour organiser, en toute impunité, la répression de populations entières, et en particulier des plus vulnérables », écrit l’association.
Elle pointe une forme de dépolitisation du contrôle social : le document interne avance que l’IA permettrait une « suppression des a priori » grâce à des « critères objectifs », transformant ainsi un choix politique de décider qui contrôler en simple calcul technique.




