Dans une industrie où les intérêts économiques des grandes entreprises vont de pair avec la géopolitique, les affaires d’espionnage industriel font s’affronter des acteurs privés au côté des Etats. Quand les Etats-Unis redoutent que le numéro 1 du secteur des semi-conducteurs, le taiwanais TSMC, ne soit fragilisé par une potentielle invasion chinoise, l’heure est au repli nationaliste américain. Ommic, le représentant de l’industrie des semi-conducteurs français, joue au trouble-fête en alimentant des canaux d’information privilégié avec la Chine. Focus.
Le contexte
Ils sont aujourd’hui des composants essentiels au fonctionnement de nos appareils électroniques : les semi-conducteurs. Ils sont d’autant plus indispensables qu’ils jouent également un rôle stratégique dans les domaines de la défense, de l’armement ou de la sécurité nationale. Aujourd’hui, le géant des puces est le taïwanais TSMC, dont la part de marché représente 53% à échelle mondiale. Convoité par les Etats-Unis, ceux-ci même redoutent la possible invasion chinoise sur l’île, une crainte qui se traduit par la politique économique des USA, qui s’attèlent à reconstruire leur production nationale pour limiter leur dépendance. Cependant, les US n’agissent pas seulement sur leur seul territoire, mais ont aussi instauré, sous les gouvernements Trump et Biden, un embargo destiné à restreindre la capacité de la Chine à accéder, développer ou produire des composants de pointe dès 2019. Un blocage qui, par ailleurs, est également partagé par les gouvernements japonais, sud-coréen et néerlandais.
Quatre états et une seule entreprise
L’entreprise OMMIC a été fondée en 2000 en France, et compte parmi les rares PME françaises spécialisées dans les semi-conducteurs. Les caractéristiques de ses composants – nitrure de gallium (GaN) et arséniure de gallium (GaAs) – la positionnent comme fournisseur clé au profit des industries de la défense et de l’industrie spatiale française.
Cependant, lorsque l’entreprise est progressivement prise en main par un entrepreneur chinois, M. Ruoadan Zhang, qui en devient président en 2018 après en avoir racheté près de 94% des parts, les accusations d’espionnage industriel fusent. Il est en effet soupçonné d’avoir usé de sa position de président d’Ommic pour exporter à la Chine des semi-conducteurs à prix bradé, et ainsi de contourner les nombreuses restrictions qui touchent les exports vers ce pays. Les montants au rabais de ces exports se traduiraient notamment dans les comptes de résultat de l’entreprise et dans une perte de près de 4 millions d’euros l’année de ces exports. Cependant, chez Ommic, Ruodan Z. n’apparaît pas. Il utilise M. Rocchi, un ex-ingénieur français, comme « homme de paille », plaçant aux postes stratégiques, sa femme ou ses enfants.
Si ces révélations concernent principalement des exports et des procédés impliquant la Chine, il semble qu’Ommic ait aussi eu des liens privilégiés avec la Russie. Pour l’année 2021 par exemple, 25,5 % du chiffre d’affaires de l’entreprise de la PME française aurait été réalisé avec la Russie.
Mais M. Zhang n’est pas le seul accusé, puisque le directeur général de l’entreprise, Marc Rocchi, a été mis en examen pour d’autres pratiques d’espionnage industriel, notamment pour la livraison à une puissance étrangère de procédés, documents ou fichiers de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. Plus spécifiquement, les accusations concerneraient la « [mise] en place de nombreux stratagèmes de contournement pour livrer sciemment des puces puissantes et des informations sur des technologies sensibles à la Chine et la Russie ». Un jeu d’embargos donc, puisque les exports destinés à la Russie, restreinte par un embargo, commerçaient par la Chine, elle-même touchée par de multiples restrictions dans le domaine des semi-conducteurs. Ms Zhang et Rocchi passeront devant la justice pour des crimes ainsi passibles de quinze ans de détention criminelle et de 225 000 euros d’amende.
L’intérêt stratégique et notamment militaire d’Ommic, qui devait initialement profiter à la défense française, est mis en péril par le rachat en février 2023 de l’entreprise par l’entreprise américaine Macom Technology Solutions. Une « guerre des puces » avec pour protagoniste une entreprise française, mais qui profite finalement aux US, à la Chine et à la Russie.
De la Chine et du retard en semi-conducteurs
Confrontée à un retard dans le développement et l’accès aux technologies des semi-conducteurs, la Chine a misé sur l’espionnage industriel pour rester sur le front des innovations technologiques. L’efficacité chinoise en matière d’espionnage ne date pas d’hier, bien que Pékin ait accumulé un certain retard dans les dernières années de Guerre Froide, en misant principalement sur la surveillance interne. Aujourd’hui, les actions mises en place par la Chine sont protéiformes, entre vol de secrets commerciaux, de propriété intellectuelle, prises de pouvoir d’entreprises de manière plus ou moins hostiles… Il est important de noter que la Chine est loin d’être le seul pays à s’adonner à ce genre de pratiques, qui permettent de « sauter les chaînes de valeur mondiales relativement rapidement, et sans les coûts, en termes de temps et d’argent, de s’appuyer sur des capacités indigènes », raconte Nick Marro de l’Intelligence Unit de The Economist sur le site de la BBC.
Cependant, la chaine de valeur n’est pas complète ni optimisée simplement avec des informations volées, puisque la capacité de production de la Chine reste là encore l’un de ses maillons essentiels. Or la Chine n’est pas autant spécialisée comme l’est devenue Taïwan avec les semi-conducteurs. C’est dans ce cadre que l’opération Ommic s’avéra fructueuse pour la puissance asiatique, car elle leur a permis de récolter des composants présents dans l’armement français et ainsi de compléter leur ligne de production. Un cas qui n’est pas une exception.
Ainsi, Huawei est accusée depuis 2018 d’espionnage industriel, alimentant par ailleurs les craintes et théories complotistes de toute une frange de la population américaine, très hostile au développement de la 5G sur leur territoire pour ces mêmes raisons de surveillance. En septembre 2023, Huawei présente un nouveau smartphone équipé d’un processeur 5G de 7 nm, non sans rappeler un composant d’une entreprise sud-coréenne, SK Hynix…
La suite
Si le directeur général M.Rocchi a initialement été placé en détention provisoire, il a depuis été libéré sous contrôle judiciaire. Il n’est cependant pas le seul à avoir été visé par des accusations de coopération, puisque trois autres personnes auraient été également mises en cause. La DGSI avait déjà enquêté, en 2021 et 2022, sur les activités d’Ommic, et la direction de la sécurité intérieure par la suite continuer d’investiguer sur les profils des personnes arrêtées.
Le cas Ommic est donc celui d’une incapacité de la France à protéger son industrie de défense, son expertise et sa production, alors qu’elle s’inscrit dans la « guerre des puces » qui oppose tous les pays désirant accéder au rang de puissance.
Sources :
Soupçons de livraison de secrets industriels à la Chine et la Russie par l’entreprise Ommic, https://www.lemonde.fr/international/article/2023/07/27/soupcons-de-livraison-de-secrets-industriels-a-la-chine-et-la-russie-par-l-entreprise-ommic-quatre-mises-en-examen-les-suspects-places-sous-controle-judiciaire_6183608_3210.html
Le patron de l’entreprise Ommic accusé d’avoir livré des technologies sensibles. RFI. 2023 (juillet 27) https://www.rfi.fr/fr/france/20230727-france-le-patron-de-l-entreprise-ommic-accus%C3%A9-d-avoir-livr%C3%A9-des-technologies-sensibles
L’affaire Ommic, l’illustration du contournement de l’embargo américain de la Chine par l’espionnage industriel. EGE. 2023 (novembre 9) https://www.ege.fr/infoguerre/laffaire-ommic-lillustration-du-contournement-de-lembargo-americain-de-la-chine-par-lespionnage-industriel#:~:text=L’espionnage%20d’industries%20%C3%A9trang%C3%A8res,une%20op%C3%A9ration%20rentable%20la%20Chine.
Quatre mises en examen pour des soupçons de livraison de secrets industriels à la Chine et la Russie. 20 Minutes. 2023 (juillet 27)
L’espionnage industriel, une arme privilégiée par la Chine, TV5 Monde. 2023 (27 juillet) https://information.tv5monde.com/international/lespionnage-industriel-une-arme-privilegiee-par-la-chine-1798739#:~:text=Un%20espionnage%20industriel%20pens%C3%A9%20pour,pharmaceutiques%2C%20la%20bio%2Ding%C3%A9nierie
