Parmi les grandes priorités industrielles du continent africain, la chimie reste trop souvent absente des débats. Pourtant, comme le souligne dans une récente tribune l’entrepreneur ouest-africain Sidi Mohamed Kagnassi, ce secteur constitue l’un des leviers les plus structurants pour l’avenir économique de l’Afrique. Loin d’être une activité de niche, la chimie irrigue l’agriculture, la santé, le bâtiment ou encore l’agroalimentaire. Sans elle, impossible de bâtir une souveraineté industrielle solide.
Industrie chimique : une dépendance coûteuse
Aujourd’hui, l’Afrique importe la quasi-totalité de ses intrants chimiques. Engrais, solvants, plastiques techniques ou détergents proviennent massivement de l’étranger, avec un double impact : un poids lourd sur les devises et une forte vulnérabilité aux aléas logistiques mondiaux. Comme le rappelle Sidi Mohamed Kagnassi, « ce déséquilibre est paradoxal, car les compétences existent et le marché est immense ». En 2023, la consommation africaine de produits chimiques était estimée à 45 milliards de dollars, un chiffre qui pourrait doubler d’ici 2035 avec l’urbanisation et la croissance démographique.
Or, cette dépendance ne se traduit pas seulement par une facture commerciale salée. Elle pèse aussi sur la qualité, la traçabilité et la compétitivité des filières locales. Pour le fondateur de plusieurs initiatives industrielles et éducatives, il est urgent de structurer une offre régionale capable de répondre à cette demande croissante.
Des opportunités de marché sous-exploitées
Certains pays ont déjà pris de l’avance, à l’image du Maroc, de l’Afrique du Sud, de l’Égypte ou du Nigeria, qui disposent d’unités de production significatives. Mais le reste du continent reste largement dépendant. Pourtant, les ressources locales ne manquent pas : phosphate, soufre, pétrole, gaz, biomasse… autant de matières premières qui pourraient alimenter des chaînes de valeur régionales.
Sidi Mohamed Kagnassi cite l’exemple des engrais : malgré des gisements considérables, seuls quelques pays africains produisent à grande échelle. Résultat, la majorité des agriculteurs dépendent d’importations coûteuses et mal adaptées aux besoins des sols africains. Produire localement des fertilisants formulés sur mesure représenterait à la fois un gain de compétitivité agricole et un moteur pour l’industrie. Même logique pour les détergents, les peintures, les colles ou les plastiques de base, dont la demande explose avec l’urbanisation.
Le capital humain, pilier stratégique
Mais pour bâtir une industrie chimique durable, les infrastructures matérielles ne suffisent pas. Ce secteur exige des compétences pointues, une culture de la rigueur et une formation technique solide. C’est ici que se situe l’une des priorités de Sidi Mohamed Kagnassi : investir dans l’éducation et la professionnalisation.
Former des techniciens, des ingénieurs et des chercheurs est indispensable pour faire émerger une chimie « agile, frugale et durable », pensée pour l’Afrique du XXIe siècle. Contrairement aux lourdes industries chimiques du siècle dernier, le continent a l’opportunité de développer des procédés plus propres, économes en énergie et adaptés à des productions de taille intermédiaire.
Une question de souveraineté
L’enjeu dépasse largement la simple compétitivité économique. Selon Sidi Mohamed Kagnassi, l’industrie chimique doit être considérée comme un outil de souveraineté. Produire ses propres désinfectants, médicaments ou intrants agricoles permet de réduire la dépendance technologique et de mieux résister aux chocs extérieurs. La crise sanitaire de 2020 a démontré la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales ; le continent ne peut se permettre de rester à la merci de fournisseurs éloignés et volatils.
C’est pourquoi l’Union africaine et les communautés économiques régionales sont appelées à intégrer pleinement cette dimension dans leurs feuilles de route. Une politique concertée, associant États, entreprises locales et investisseurs, pourrait transformer ces défis en opportunités.
Un appel à la coordination public-privé
Le message de Sidi Mohamed Kagnassi est clair : aucune transformation ne sera possible sans une coordination accrue entre le secteur public et les acteurs privés. Accès au financement, incitations fiscales, harmonisation des normes, infrastructures industrielles adaptées… tout un écosystème reste à bâtir.
Les entrepreneurs africains font déjà preuve d’agilité et de résilience, souvent dans des conditions de marché difficiles. Mais sans un cadre favorable, leurs initiatives resteront limitées. Une stratégie par « cercles concentriques », ciblant d’abord les segments les plus porteurs, permettrait de poser les bases d’une industrie compétitive.
Une fenêtre d’opportunité à saisir
Pour l’entrepreneur, il ne s’agit pas d’un simple plaidoyer mais d’une alerte stratégique : l’Afrique dispose d’une fenêtre d’opportunité unique. Si elle échoue à structurer ses capacités industrielles aujourd’hui, elle restera durablement dépendante. Mais si elle saisit ce levier, elle pourra transformer sa croissance démographique et urbaine en développement réel, inclusif et durable.
Dans un contexte mondial marqué par la reconfiguration des chaînes de valeur et la quête de souveraineté industrielle, le continent a une carte à jouer. La chimie, souvent reléguée à l’arrière-plan, pourrait bien être le maillon manquant de la transformation africaine.
Sidi Mohamed Kagnassi met en lumière un secteur clé, à la croisée de l’agriculture, de la santé et du bâtiment. Son message : considérer la chimie non plus comme un poste de coût, mais comme une source de productivité et de prospérité. Pour l’Afrique, le choix est clair : investir maintenant pour bâtir une industrie chimique locale, durable et souveraine, ou rester dépendante des importations.


