Il n’y a pas d’ascenseur pour la réussite, il faut prendre les escaliers. -Zig Ziglar
Un traître-mot, dans l’acception que je vous propose, est un mot dont l’analyse du sens profond, permet de dégager une signification différente de celle donnée en apparence.
Posant la question, en 2025, Y a-t-il encore un ascenseur social ? le Cercle des Économistes, think tank de centre-gauche, définit celui-ci comme au cœur de nombreux débats en France, en Europe et dans de nombreux pays. Il symbolise le fait que chacun, indépendamment de son origine, peut s’élever dans l’échelle sociale grâce à l’éducation, au travail et aux opportunités offertes par la société.
Le concept est souvent mélangé avec celui d’ascension sociale et de mobilité sociale.
Mais veut-il dire la même chose ?
On comprend bien ce qu’est l’ascension sociale : le fils de journalier agricole va devenir instituteur, son propre enfant sera professeur agrégé de l’enseignement secondaire et les enfants de ce dernier deviendront médecin, sous-préfet et directeur de banque.
Dans la conception française de l’ascension sociale, la réussite est, depuis longtemps, plus concrétisée par un statut de haut fonctionnaire ou de profession « libérale », que par la possession d’un gros commerce, une activité de financier ou la présidence d’une entreprise de main d’œuvre.
Cela est consubstantiel du système français ayant depuis longtemps – spécialement depuis Vichy et sa succession gaullienne – abandonné les acquis libéraux de la Révolution française et des Codes napoléoniens, pour se tourner vers un Ancien Régime revisité, encore, certes, en gestation.
Dans un système libéral, l’ascension sociale, par différents chemins, toujours escarpés, est ouverte au talent et à la volonté. Elle est profondément inégalitaire, imprévisible et diverse. Elle est exigeante et intègre des facteurs que les idéologues de l’égalité auront tôt fait de stigmatiser comme « injustes » : la chance, la génétique, l’atavisme et même, osons-le en tant que croyant… la grâce divine.
L’ascension sociale sera plus difficile en partant de plus bas et demandera plus de force, plus de volonté, de persévérance, d’énergie et sera réservée à une élite de volontaires épanouissant leur ambition autant dans les affaires que dans le salariat. Des volontaires, au surplus, acceptant le risque : celui, en gravissant une pente escarpée, de « dévisser »…
Dans le contexte de structuration de plus en plus verrouillée d’une société française gouvernée par un entre-soi cooptatif, il n’est pas étonnant que soit né – à la fin des années 1980 (source Gallicagram) – ce concept baroque, mais si révélateur d’ascenseur social.
Pour comprendre le sens profond de ce traître-mot, il faut s’intéresser, simplement, à ce qu’est un ascenseur.
Un ascenseur est une machinerie qui permet de monter des étages sans effort. Tout est contenu dans sa symbolique : la machinerie comporte des câbles et des poulies (exceptionnellement un piston hydraulique, encore plus symbolique) qui ont été préinstallés par d’autres ; un moteur lui aussi préinstallé, doté d’une source d’énergie électrique, fournie par d’autres, qui évite tout effort, même celui, basique, de gravir des marches, on ne parle évidemment pas de varappe ; enfin et surtout une cabine dans laquelle le promu est encagé tout au long de sa montée, qui n’est plus, d’ailleurs, une ascension.
L’impétrant n’a qu’à appuyer sur un bouton. Le système fait le reste, à condition qu’il se tienne sagement dans la cabine qui le conduira sagement, le long des rails de la cage, au point d’arrivée programmé.
Pas d’improvisation, pas d’inspiration, pas de risque (ou si peu), l’ascenseur social, exquise expression d’un contrôle social rêvé,est le symbole parfait d’une société verrouillée où la progression de l’individu est rendue quasiment impossible en dehors de systèmes cooptatifs gouvernés par un entre-soi qui choisit qui il promeut : grandes écoles, administration pléthorique, professions transformées en corporations, réglementation tatillonne.
Et dans ce système en dysharmonie avec la marche du monde, qui entre en agonie, l’ascenseur social, sans surprise, tombe en panne.
Yves Laisné, docteur en droit, auteur de La face cachée de l’exception française, VA Editions

