« Elle est le progrès, la poésie des humbles et des riches ; elle prodigue l’illumination ; elle est le grand Signal. » Paul Morand
Longtemps célébrée comme un symbole de progrès et d’émancipation, l’électricité est devenue le pilier invisible de nos sociétés modernes. Mais à mesure que la dépendance s’accroît, une question s’impose : et si cette “fée” bienveillante était aussi un formidable outil de contrôle et de fragilisation collective ? À travers une analyse critique du “tout électrique”, cet article interroge les dérives d’un modèle énergétique devenu omnipotent.
Par Yves Laisné, docteur en droit, auteur de La face cachée de l’exception française (Valeurs Ajoutées Éditions)
Née vers 1900, l’expression « la fée électricité » traduit l’enthousiasme qu’apporte essentiellement dans l’éclairage et le début des télécommunications cette nouvelle forme d’énergie. Aujourd’hui l’électricité qui, rappelons-le, est une source d’énergie dite secondaire, c’est-à-dire qu’elle transmet à l’utilisateur une énergie produite au départ par une source primaire distincte, a envahi tous les aspects de la vie économique et sociétale. Elle tend progressivement à se substituer à toutes les autres formes d’énergie, du moins dans l’utilisation appliquée. Elle a depuis longtemps remplacé la vapeur, puis, pour l’essentiel, les moteurs à combustion interne (diesel) dans les chemins de fer, elle est irremplaçable dans les télécommunications dont elle a, quasiment depuis toujours, le monopole, elle assure l’éclairage dans le cadre de modes de vie sociaux qui ignorent de plus en plus le jour et la nuit, elle se substitue à l’imprimé, par les systèmes digitaux, dans le stockage et la transmission de la connaissance, elle s’attaque vigoureusement à l’automobile thermique et commence à aborder le transport aérien.
Sa souplesse lui permet de transformer toute source d’énergie primaire : éolien, solaire, force des marées ou de la houle, géothermie, chutes d’eau, bien sûr énergies dites « fossiles » – charbon, pétrole, gaz – et encore, elle transforme la chaleur de la fission nucléaire et bientôt de la fusion. L’électricité est magique. Elle a qu’un seul défaut : s’agissant non d’une source primaire, mais d’une transformation, on n’a pas encore trouvé de moyen commode de la stocker. Mais on y va.
La fluidité – c’est le cas de le dire – de l’électricité lui permet de s’insinuer dans tous les aspects de la vie de la société, y compris là où elle ne serait pas indispensable. Par exemple, aujourd’hui plus aucune installation de chauffage central, même utilisant une source d’énergie primaire, tel charbon, gaz ou fioul, ne peut fonctionner sans le secours de l’électricité, du fait que les installations à thermosiphon, beaucoup plus fiables, mais un peu plus gourmandes en énergie primaire, ont été abandonnées au profit des installations à circulateur électrique.
L’omniprésence de l’électricité dans les civilisations évoluées de l’Occident a produit des effets dans tous les aspects de la vie. Simples exemples : l’absence d’électricité rendrait les immeubles de grande hauteur inhabitables, comme seraient inutilisables la plupart des immeubles de bureaux, l’oubli des modes anciens de conservation des denrées, du fait de la généralisation des frigorifiques, rendrait celles-ci plus rapidement périssables qu’au XIXe siècle. Les exemples sont sans fin. Ce qui permet des fictions cinématographiques apocalyptiques, dans lesquelles sont imaginés les effets d’une extinction globale de l’électricité (par exemple à la suite d’une onde électromagnétique). Le sujet n’est pas nécessairement utopique puisque certaines recommandations gouvernementales invitent les citoyens à se prémunir pour l’hypothèse d’une panne générale d’électricité, supposée ne durer que quelques heures ou un petit nombre de jours.
Mais l’omniprésence de l’électricité va beaucoup plus loin : l’électricité ne se contente pas de gouverner la communication, la transmission de la connaissance et de l’information, elle est devenue quasiment incontournable dans les échanges : sans électricité, plus de virement bancaire, plus le distributeur automatique de billets, plus de paiement par carte de crédit ou de débit, plus de réservation électronique, une paralysie totale de l’économie.
Totalement indispensable à la poursuite de la vie sociale, l’électricité n’a pas tardé à être aperçue par des détenteurs de pouvoir comme un fabuleux instrument de contrôle social. Encore des exemples : coupure d’électricité de votre appartement ou de votre maison : plus de chauffage, plus d’eau chaude (voire plus d’eau courante), plus d’éclairage, denrées périssables perdues, plus de lavage du linge, plus de communications électroniques, plus d’alarme, plus de vidéo, plus de télévision, plus d’Internet : une vie d’un seul coup plus difficile qu’au XIXe siècle où la vie était organisée sans dépendre de ces moyens ; les banques désactivent votre – ou vos – cartes de crédit, sauf si vous êtes munis d’espèces en réserve (et si celles-ci sont encore acceptées par les commerçants), vous ne pouvez même plus acheter à manger ; la plupart des voitures électriques peuvent voir tracer leur itinéraire, être désactivées à distance, voire garder leurs passagers prisonniers de serrures électriques bloquées ; avec le courrier électronique, le secret des correspondances devient celui de polichinelle : plus besoin des encombrantes machines à vapeur de la Stasi montrées dans La vie des autres, pour ouvrir le courrier à grand renfort de personnel, en quelques clics aidés par un robot sélectif mû par l’intelligence artificielle, le pouvoir sait tout ce qu’il ne doit pas savoir…
Alors qu’il n’est pas contesté que le « tout électrique » fragilise notre civilisation et que la voiture électrique, d’abord encensée, marque le pas, il est permis de s’interroger sur la frénésie des pouvoirs publics visant à accentuer la dépendance des populations à cette source de transmission d’énergie.
Imaginons un univers dystopique dans lequel des Juifs fuient une patrouille de la Milice en vue de franchir la ligne de démarcation. Ils foncent dans un bon vieux 4×4 américain chargé de jerricans de réserve de gasoil, mû par la puissance du V8 heavy duty (évidemment super polluant), que les miliciens, mal équipés, peinent à suivre ; ratés par les tirs rendus imprécis par les cahots de la route, il parviennent à franchir la ligne et sont sauvés. Rembobinons : nos fugitifs se sont procurés un SUV électrique, qu’ils ont chargé à bloc avant de s’engager dans leur fuite éperdue ; tout semble bien se passer, aucun poursuivant à l’horizon ; tout à coup, non loin de la ligne, le véhicule s’arrête net, un sous-officier SS a appuyé sur un bouton dans un centre de calcul, les miliciens arrivent, toute résistance est inutile ; l’aventure se terminera dans la chambre à gaz.
Dystopie évidente, mais éclairante. La frénésie électrique n’est pas innocente. Et si la fée électricité se révélait être une sorcière ?

