La vérité existe-t-elle encore dans l’espace médiatique ?

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Peut-on encore croire ce que l’on lit, voit ou entend dans les médias ? À l’heure où l’information circule en continu, où l’émotion l’emporte sur les faits, et où toute voix dissonante est promptement étiquetée « complotiste », Christophe Brochier publie 12 conseils pour éviter la manipulation médiatique (Valeurs Ajoutées Éditions). Un petit manuel de lucidité pour temps troublés, qui interroge frontalement la capacité des citoyens à exercer leur esprit critique dans un espace public saturé de récits dominants. Sociologue et enseignant, il revient ici sur les mécanismes de la propagande moderne, la perte de repères collectifs et les ressorts d’une pensée conforme, aussi sournoise qu’efficace.

 

Vous écrivez que « la vérité n’a vraiment d’importance que lorsque son ignorance produit des effets matériels irréfutables ». Sommes-nous entrés dans une ère de post-vérité ?

    Le terme de « post-vérité » est à la mode, mais il est certainement trompeur, puisqu’il donne l’impression qu’il a existé une ère de « vérité ». Ce qui a existé c’est une ère du conflit d’opinion, à l’époque où le parti communiste était fort en France. Jusqu’aux années 1980, vous aviez au moins deux visions antagonistes du monde, ce qui laissait un espace de réflexion autonome pour le citoyen. À partir des années 1990, avec l’effondrement de l’URSS, et l’hégémonie de la vision américaine de la vie sociale, une pensée unique s’est constituée chez nous. C’est là qu’est le danger. On le voit facilement quand on constate les efforts de nombreux gouvernements occidentaux pour détruire toute forme de pensée autonome et contestataire sous prétexte de lutter contre la « haine » ou le « complotisme ».

     

    Les autorités politiques et médiatiques imposent-elles une doxa dominante en jouant sur l’émotion plutôt que sur les faits ?

      Elles font feux de tout bois, les outils de la propagande politique ne manquant pas : décrédibiliser les opposants, sélectionner les faits, attirer l’attention sur certains drames humains, faire passer une interprétation pour évidente alors qu’elle ne l’est pas, prêter des buts nobles à des groupes qui ne cherchent que leur intérêt personnel, censurer les sources d’informations étrangères (comme avec la Russie), remplacer l’information politique par du reportage de loisir, priver le citoyen du recul historique permettant de comprendre ce qui est en jeu (par exemple le non-respect des accords de Minsk dans le cas ukrainien), inventer des menaces, et bien sûr recourir à une rhétorique guerrière. La plupart des temps les manipulateurs n’ont pas besoin de mentir, il leur suffit de laisser dans l’ombre la part la plus essentielle du contexte des faits sociaux et les vrais ressorts causaux.

       

      La multiplication des sources d’information a-t-elle amélioré notre esprit critique ou l’a-t-elle dilué sous un flot incontrôlable ?

        Le problème est que « nous » ne sommes pas tous pareils. Beaucoup de gens ont continué leurs habitudes en matière d’information (par exemple regarder le journal TF1), en se servant des réseaux sociaux plutôt pour s’envoyer des photos et des blagues. Le flot n’est là que si on le cherche. Pour les gens qui ont une démarche intellectuelle autonome, et ce ne sont pas forcément des intellectuels, loin de là, l’arrivée d’internet a été une bénédiction. Pour les jeunes, il s’est produit une catastrophique perte de repère. À l’époque de mon adolescence, dans les années 1980, les jeunes gens, quand ils atteignaient l’âge de 14 ou 15 ans, rejoignaient leurs parents devant le journal télévisé. S’ensuivaient éventuellement des discussions politiques. Plus tard venait la lecture des quotidiens. Aujourd’hui, dans beaucoup de foyers, chacun a son écran. Les programmes qui attirent les jeunes et les moins jeunes sont massivement influencés par la culture anglo-saxonne, au point que beaucoup de gens ne font plus bien la différence entre la culture de leur pays et celle des États-Unis. L’idée que l’on puisse parcourir un journal a ensuite pratiquement disparu de leur univers mental.

         

        À votre avis, qui sont aujourd’hui les grands maîtres de la manipulation médiatique ?

          Je ne sais pas si on peut présenter les choses en termes de grands maîtres. Ce qui est frappant c’est que les intérêts font bloc. Les gouvernements défendent les intérêts du grand patronat qui est aussi le détenteur des organes de presse privés. Donc tout cela fonctionne en circuit fermé avec pour conséquence que les citoyens n’arrivent plus à réaliser que les moyens de l’État sont mis au service d’intérêts privés. Sous la direction de Emmanuel Macron et d’Ursula Van der Leyen, ces mécanismes sont devenus transparents, évidents, mais beaucoup d’Européens n’arrivent pas encore à le voir, ce qui montre l’intensité de la propagande.

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