Une polémique a éclaté ce matin dans Libération et Mediapart, après la diffusion de vidéos tournées du côté des gendarmes lors des affrontements de Sainte-Soline. On y entend des ordres de tirs tendus et des propos jugés inappropriés à l’égard des manifestants. Le Journal de l’Économie a pu recueillir le témoignage d’un ancien officier de la Gendarmerie mobile, qui apporte un éclairage différent sur ces événements. Nous avons choisi de publier ses explications dans leur intégralité.
Question — Vous avez commandé sur le terrain des pelotons de gendarmerie mobile. Que vous inspirent les événements de Sainte-Soline ?
Réponse — Les gendarmes à Sainte-Soline se sont retrouvés face à une violence d’une intensité inouïe. En face d’eux, des individus déterminés, organisés, qui ne sont pas venus pour manifester pacifiquement mais pour en découdre. Il ne s’agit pas de simples manifestants : certains groupes, notamment les Black Blocs, utilisent des armes artisanales, cocktails Molotov, bouteilles d’acide, boulons, pavés, mortiers, barres de fer, qui peuvent mutiler ou tuer. On est là à la limite de la légitime défense. Est-ce qu’un gendarme pourrait tirer face à un individu qui essaye de le brûler vif en lui lançant des bouteilles d’essence enflammée ? Probablement. Et pourtant, ils ne le font pas. Les gendarmes contiennent la violence comme ils le peuvent. Ils ont utilisé des tirs tendus. De mon point de vue, cela se justifie dans ce cadre.
Question — Plusieurs médias évoquent pourtant des comportements inappropriés de certains gendarmes.
Réponse — Il faut replacer cela dans le contexte. Les gendarmes sont des militaires, formés, encadrés, disciplinés. La Gendarmerie mobile, c’est une culture de la maîtrise : on agit avec la violence légitime de l’État, pas au-delà. Des débordements peuvent toujours survenir, mais globalement, ils sont rares, car le dispositif est extrêmement encadré. Si des ordres ont été donnés pour tirer en tir tendu, c’est qu’il y avait un danger réel, immédiat, et que la responsabilité de la décision était pleinement assumée par la chaîne de commandement. Encore une fois, je rappelle que des gendarmes ont été sérieusement brûlés.
Question — Certains médias évoquent des propos tenus par des gendarmes sur les manifestants, jugés déplacés. Qu’en pensez-vous ?
Réponse — Oui, probablement. Et c’est souvent le cas dans le cadre d’une manifestation : on reste des êtres humains. Sur le terrain, on échange des ordres techniques, mais aussi des appréciations sur ce qu’on voit, sur ceux qu’on affronte. C’est normal. Sinon, il faut remplacer les gendarmes par des robots. Là, ils étaient face à des individus d’une extrême violence. À un moment, vous avez peur pour les camarades qui sont en première ligne, vous encaissez, vous voyez les blessés, les explosions, les flammes, et forcément, l’émotion parle. Ces propos doivent être replacés dans leur contexte. Ils ne traduisent pas de la haine, mais la tension, la peur, l’adrénaline. Ce sont des mots, rien de plus, et c’est dérisoire comparé à la violence subie par les forces de l’ordre. Ce qu’il faut regarder, c’est que la riposte a été mesurée, encadrée et proportionnée. Dans bien des pays, la même situation se serait terminée autrement : les armes auraient été sorties et utilisées. En France, les gendarmes ont tenu sans franchir cette ligne. C’est cela qu’il faut voir.
Question — Pourquoi avoir recours aux tirs tendus ?
Réponse — Parce qu’il faut maintenir la distance. Quand un peloton se retrouve face à deux cents individus masqués, casqués, armés de barres de fer ou de cocktails Molotov, vous n’attendez pas qu’ils soient à deux mètres. Les tirs tendus servent à repousser, à dissuader, à créer un espace de sécurité. Ce ne sont pas des tirs destinés à blesser. Ils permettent d’éviter le contact, là où la matraque ne suffit plus. Si on ne les utilise pas, on se fait enfoncer. Des gendarmes pourraient se faire lyncher avec les risques du coup d’usage des armes.
Question — Certains considèrent ces pratiques comme disproportionnées.
Réponse — Ceux qui parlent de disproportion ne savent pas ce qu’est un peloton pris sous le feu de cocktails Molotov et de projectiles métalliques. Les grenades offensives ont été retirées du service après l’affaire Rémi Fraisse. Les gendarmes n’ont plus de moyens intermédiaires pour faire face, pourtant ils doivent remplir leur mission. Ils font avec ce qu’ils ont, et malgré tout, il y a eu finalement peu de blessés au regard de la violence et de la détermination des assaillants. C’est bien la preuve du professionnalisme des gendarmes.
Question — Vous parlez de peur et de tension extrême. Certains gendarmes ont-ils été traumatisés ?
Réponse — D’après ce que j’ai pu apprendre, oui, certains auraient développé un syndrome de stress post-traumatique. C’est dire la violence psychologique de la situation. Ils ont cru qu’ils allaient mourir. Quand vous voyez un mur de flammes, des explosions, des cris, des ordres qui claquent, quand vos camarades tombent à côté de vous après avoir reçu un projectile, c’est une expérience qui marque pour longtemps. Ce ne sont pas des surhommes. Ce sont des militaires qui tiennent leur poste avec courage et sang-froid.
Question — Vous insistez sur la culture de la Gendarmerie mobile. Pouvez-vous préciser ?
Réponse — La Gendarmerie mobile est née pour remplacer la troupe, à une époque où le maintien de l’ordre se faisait avec la baïonnette au canon. Sa mission, c’est justement de canaliser la violence, pas de la déchaîner. On nous apprenait à l’école qu’un manifestant violent restait avant tout un citoyen momentanément égaré, ce qui impliquait le respect de la personne, même dans l’affrontement. C’est cette philosophie qui fonde le maintien de l’ordre à la française : l’usage strictement proportionné de la force.
Question — Vous dites qu’il n’y a pas eu de débordement ?
Réponse — Globalement, non. Les ordres ont été respectés, les dispositifs ont tenu, et malgré des scènes d’une extrême brutalité, on ne déplore pas de morts, ni d’un côté ni de l’autre. Cela prouve que le dispositif a fonctionné. Ceux qui parlent de violences policières oublient que, sans ce professionnalisme et cette discipline, l’épisode aurait pu se terminer dans le sang.
Question — Que retenez-vous de tout cela ?
Réponse — Qu’on demande aux gendarmes l’impossible : ils encaissent la violence avec professionnalisme. Ils incarnent une force contenue, encadrée, loyale à la République. Ils n’ont ni haine ni vengeance, mais la volonté de protéger. À Sainte-Soline, ils ont fait face à des gens prêts à tout. Et malgré cela, ils ont rempli leur mission.



