Quand on parle de puissance, on invoque souvent la Chine, l’Amérique, l’Europe ou le Moyen-Orient. L’Afrique, elle, est presque toujours décrite au futur : continent de demain, réservoir de croissance, bombe démographique. Ces expressions, qui se veulent optimistes, passent pourtant à côté de la réalité. L’Afrique n’est pas une promesse — elle est déjà une puissance fonctionnelle. Ce qui caractérise le continent n’est ni la faiblesse des infrastructures ni le manque de ressources. C’est autre chose, l’absence de rigidité structurelle, qui ouvre un espace inédit pour l’innovation par l’usage. Contrairement aux économies matures, l’Afrique n’a pas à démanteler d’anciens systèmes pour en adopter de nouveaux. Elle peut sauter des étapes — et c’est ce qui est en train de se passer.
Une dynamique économique plus robuste qu’on ne le croit
La zone subsaharienne a connu, sur les vingt dernières années, l’une des croissances les plus fortes du monde, avec une moyenne de 4 à 5 % par an (Banque mondiale). En 2024, cinq des dix économies à la croissance la plus rapide sont africaines (Niger, Rwanda, Côte d’Ivoire, Tanzanie, Sénégal). L’Afrique n’est pas un continent fragile, c’est un continent asymétrique, où la croissance se concentre dans des pôles de haute intensité économique. Quatre zones méritent une attention particulière.
Le Nigéria, premier marché FinTech
Le Nigeria, souvent réduit à ses crises politiques, est pourtant le premier marché fintech d’Afrique. Il représente plus de 35 % des transactions électroniques du continent. Flutterwave, Paystack, Interswitch : ces trois acteurs totalisent plusieurs milliards de financements et fournissent des infrastructures de paiement utilisées dans plus de 30 pays. Lagos, mégalopole de 20 millions d’habitants, est le laboratoire d’une vérité simple : là où les infrastructures traditionnelles sont insuffisantes, ce sont les infrastructures numériques qui prennent le relais.
Nairobi, l’ingénierie de l’usage
Le Kenya a été le premier pays au monde à massifier le paiement mobile. Aujourd’hui, plus de 85 % du PIB transite par M-Pesa (données Safaricom). Ce qui pouvait sembler une exception locale est devenu un modèle global étudié par la Banque mondiale. Mais la nouveauté est ailleurs : le Kenya est en train de devenir un hub d’intelligence artificielle appliquée, notamment dans l’agriculture (optimisation des rendements), la santé (diagnostic distribué), l’éducation (tutoriels adaptatifs basés sur IA légère). L’innovation africaine n’est pas high-tech, elle est juste, adaptée, efficiente.
Kigali, la gouvernance numérique
Le Rwanda a déployé ce que l’Europe discute encore ; à savoir une administration entièrement numérisée, un registre d’identité digitale unifié, et un environnement réglementaire favorable aux entreprises technologiques africaines. Il est aujourd’hui classé parmi les pays les plus attractifs du continent pour les investissements numériques (WEF, World Electronic Forum). La visibilité du Rwanda n’est pas proportionnelle à sa taille, elle est proportionnelle à sa vitesse d’adoption. Le Rwanda, paradoxalement, est déjà une société sans papier avant l’Union européenne.
Le Caire, l’infrastructure lourde
Contrairement à certains clichés, l’Afrique n’est pas uniquement un continent de solutions frugales. L’Égypte investit massivement dans les énergies renouvelables (Benban est l’un des plus grands parcs solaires du monde), les infrastructures portuaires (Canal de Suez, 12 % du commerce mondial), les corridors logistiques (liaisons Mer Rouge – Méditerranée), les smart cities (Nouvelle capitale administrative). Le continent n’est donc pas homogène, il est polycentrique, avec des nœuds d’infrastructures lourdes qui complètent les innovations d’usage.
L’Afrique dans le jeu mondial, une puissance fonctionnelle
Ce qui distingue vraiment l’Afrique aujourd’hui n’est ni sa démographie, ni ses matières premières, ni la taille de ses marchés — même si ces facteurs comptent. Ce qui la distingue, c’est ceci : l’Afrique n’est pas un continent sous-équipé, c’est un continent sous-rigide. Et dans un monde où les économies matures doivent démanteler des systèmes lourds pour se moderniser, l’Afrique peut intégrer directement : les paiements numériques, les identités digitales, les infrastructures cloud, les usages IA distribués, la tokenisation d’actifs, les micro-réseaux énergétiques. Le continent ne rattrape pas, il synchronise autrement. Ce n’est pas un futur possible, c’est une stratégie déjà observable.
Ce qui vient maintenant
À mesure que les flux mondiaux se recomposent — énergie, données, finance, logistique — le positionnement africain devient central : 60 % des terres arables non exploitées du monde, 30 % des réserves minérales, 70 % de la croissance démographique mondiale d’ici 2050, corridor stratégique mer Rouge–Golfe de Guinée, partenariats croissants avec Chine, Inde, Golfe. L’Afrique ne sera pas le continent du XXIᵉ siècle, elle est déjà un acteur du XXIᵉ siècle, porté non par la puissance classique, mais par l’agilité — la capacité d’inventer des usages adaptés à des systèmes en transformation rapide. Dans un monde fragmenté, l’agilité n’est plus un avantage, c’est une puissance. Et celle-ci est africaine.
Agnès Boschet,
Co-auteur « Chine digital, dragon hacker de puissance », VA Ed, 2019 ; Co-auteur « Le DPO, frôle, fonction et attributs », ENI, 2024 #intelligence stratégique #infrastructures #digital #transformation


