Stanger Things : Choisir sa fin

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Stranger Things saison ... - Netflix | journaldeleconomie.fr

Le Docteur Vladimir Lifschutz est chercheur à l’université et dispense des cours dans les écoles de cinéma. Son travail est articulé sur la notion de fin dans les séries télévisuelles.

Attention, cet article contient des spoilers sur certaines séries télévisées.

L’histoire de la fin dans les séries télévisées et, à l’instar d’une œuvre feuilletonesque, longue, complexes et ponctuées de cliffhanger. De la première conclusion d’un feuilleton avec The Fugitive ou la finalité cathartique de Breaking Bad en passant par la fin clivante de Game of Thrones, la conclusion dans une série est un espace de mise en scène, d’héritage autorial, de débats animés et d’imaginaire.
Il se joue dans la conclusion d’une œuvre sérielle un enjeu qui dépasse le simple statut du divertissement ou de l’art. Achever une série, c’est refermer une page de sa vie. Le visionnage d’une œuvre est souvent associé à un espace de vie organisé parfois autour d’un groupe d’amis, d’un couple, d’une famille, etc. Chacun a certainement des souvenirs d’un canapé confortable entouré de figures rassurantes devant un épisode où tout semble possible. Les sciences cognitives ont proposé des réflexions pertinentes à travers des études qui ont démontré que les émotions provoquées par un personnage de fiction ne diffèrent pas de celles que nous ressentons pour nos proches. Infusée pendant des années de rendez-vous répétés, l’implication émotionnelle atteint des sommets qui donnent parfois des réflexions troublantes : « Je connais mieux les personnages de Mad Men que ma propre famille » nous dit un témoignage dans le documentaire d’Olivier JoyardFins de séries (2016) ou ce dernier a mis en exergue cette tension au carrefour des sciences humaines et cognitives. En 2015,Tristan Garcia a proposé un article particulièrement pertinent sur l’affiliation entre la finalité sérielle et la finalité relationnelle dans les couples. Il en arrive à cette conclusion poétique,il y aurait des séries que nous quittons en bons termes, celles qui nous quittent et celles que nous quittons. Ainsi, la fin est une affaire d’affect. Finir une série est donc un espace de tension, de transfiguration, de transformation, mais aussi un espace de deuil. Cependant, il y a des fins qui choisissent une posture d’ouverture, un refus de la conclusion explicite ou, comme nous le verrons, ici, une fin dans la fin à la manière d’une poupée russe. Quand Tony Soprano quitte la série éponyme, le refus d’une fin explicite laisse un vide immense dont certains téléspectateurs continuent de digresser sur ce qui a pu se passer après le noir brutal qui laisse le destin du personnage en suspens.

Couverture Livre
This is the end – Vladimir Lifschutz


Stranger Things ne s’inscrit pas dans cette tendance, mais dans celle de St Elsewhere ou plus récemment de The Leftovers. Dans la série de Damon Lindelof achevé en 2017, la conclusion s’opère autour d’une tasse de thé entre deux personnages qui devisent sur ce qui est arrivé au 2% de la population qui a subitement disparu un 14 octobre 2011. Le personnage de Nora fait le récit d’un voyage qu’elle aurait réalisé dans une réalité parallèle où les 2% des habitants existent, mais où 98% de la population a disparu. Kevin, son compagnon l’écoute et choisit de croire en ce récit rocambolesque que la série refuse d’authentifier par l’image. Ainsi, libre aux téléspectateurs de croire ou non en cette version du récit. Stranger Things opère la même opération de décentrement final entre deux versions du récit : Eleven s’est-elle sacrifiée ou a-t-elle rejoint cette image d’Épinal de paradis que Will lui promettait ? C’est d’ailleurs ce même Will qui apparaît alors en démiurge narratif, alter ego des Frères Duffer, maître du jeu et de l’univers ramenant la série entière à sa métafinalité. Il crée deux récits dont l’authentification est laissée à la conviction des auteurs dans la pièce ou presque. Les personnages font le choix de croire en cette fiction, mais comment peut-il en être autrement puisqu’ils sont eux-mêmes dans la fiction ? Le détail qui diffère de The Leftovers, c’est le choix d’authentifier par l’image la survie d’Eleven dans un plan qui la révèle dans un paysage islandais. Le choix n’est donc pas totalement libre, l’authentification par l’image donne une force supplémentaire à cet happy-end dans l’interprétation de la conclusion. Happy-end d’apparence puisque si la survie d’Eleven apparaît comme une fin positive comparée à celle de son sacrifice, elle dépossède le personnage de toutes les relations qui l’ont transformé, elle, dont la problématique de l’abandon est si forte.

Stranger Things saison 5 - Netflix
Stranger Things saison 5 – Netflix


Le débat va néanmoins durer, les fans vont faire vivre la série par la manière dont elle se termine réactivant ainsi les affects qui lui sont liés. La fin de Stranger Things met en tension l’idée que la conclusion est une affaire de croyance. Elle invite le téléspectateur à participer à cette partie de Donjons & Dragons qui encadre tout le récit afin de rejoindre la table de Mike et de ses amis. De la même manière que les personnages achèvent le jeu de rôle dans l’ultime séquence de la série, il faut aussi choisir sa fin.

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