Ottawa a annoncé, mardi, l’imposition de surtaxes douanières allant de 15 à 50 % sur une série de produits américains. La décision répond à la menace formulée par le président Donald Trump d’imposer de nouveaux droits de douane sur l’acier et sur les voitures. Le gouvernement canadien a promis de débloquer près de 5 milliards d’euros pour soutenir les secteurs économiques touchés par cette guerre commerciale qui s’envenime entre les deux pays voisins.
Une rupture qualifiée de « mauvais accord »
La semaine précédant cette annonce, le Premier ministre canadien Mark Carney avait rompu les négociations commerciales avec les États-Unis, jugeant injustes les conditions imposées par la Maison Blanche. Les deux pays se disaient pourtant proches d’un accord formel juste avant cette rupture, évoque Euronews.
Selon Carney, Washington voulait limiter la capacité du Canada à signer des accords commerciaux avec d’autres pays et restreindre l’usage du français, protégé par la Constitution canadienne. Il a dit avoir refusé ce qu’il a appelé un « mauvais accord » : « On est en guerre quand on est attaqué, et nous avons été attaqués », a-t-il déclaré, promettant de riposter « dollar pour dollar ».
Washington a répliqué par une nouvelle salve de tarifs. Selon de premières estimations, de lourds droits de douane pourraient toucher 20 milliards de dollars de produits canadiens, menaçant environ 87 000 emplois directs et indirects. Donald Trump accuse de son côté le Canada d’avoir dépouillé les États-Unis d’Amérique depuis des années, lui reprochant d’avoir abusé de la générosité américaine sur le plan commercial et militaire, dans une offensive engagée depuis plusieurs mois.
L’asymétrie ne plaide pas en faveur d’Ottawa : selon Serge Jaumain, professeur d’Histoire à l’Institut AMERICAS de l’Université libre de Bruxelles, environ 70 % des exportations canadiennes partent vers les États-Unis, contre 17 % seulement dans l’autre sens. « Comme dans toute guerre commerciale, on risque de n’avoir que des perdants », a-t-il averti dans un entretien au podcast Le Monde en direct.
Un soutien massif, jusqu’au Québec
Les provinces canadiennes ont immédiatement soutenu Carney. Doug Ford, Premier ministre de l’Ontario, dont le secteur manufacturier est en première ligne, a assuré qu’il soutenait pleinement une riposte forte, tarif pour tarif, dollar pour dollar. Selon un sondage de l’Angus Reid Institute, trois quarts des Canadiens estiment que Carney a pris la bonne décision, un chiffre qui grimpe à 85 % au Québec.
« Le monde politique est au diapason. Tous les partis sont derrière le Premier ministre », observe Jaumain. Avant la rupture, on reprochait pourtant à Carney d’être un peu trop souple face à Trump.
Le français et l’élection québécoise en toile de fond
Parmi les points de friction figurait l’exception culturelle liée à la langue française au Québec, notamment le bilinguisme obligatoire sur les emballages et les modes d’emploi, que les Américains semblaient vouloir remettre en cause. Trump a publié un message affirmant qu’il n’empêcherait jamais les Canadiens français de parler français, « qu’il n’a jamais pensé une chose aussi stupide », rapporte Jaumain.
Pour l’historien, la fermeté de Carney sur ce dossier sert aussi une autre cause : montrer qu’il défend le Québec, alors que la province doit voter début octobre et que le Parti québécois est en tête des sondages.
Bruxelles observe, sans vouloir suivre l’exemple canadien
Le Canada n’affronte pas seul la pression tarifaire américaine. Son économie pèse environ dix fois moins que celle de l’Union européenne à 27 (2 320 milliards de dollars, soit 1 990 milliards d’euros, contre 18 800 milliards d’euros). Mais les échanges européens sont plus diversifiés : la part des exportations vers les États-Unis ne représente que 21 % pour l’UE, ce qui lui donne en principe davantage de marge pour encaisser une confrontation commerciale.
Depuis plus d’un an, Bruxelles s’efforce de préserver l’accord conclu en 2025 à Turnberry, en Écosse, jugé déséquilibré par les Européens, qui ont accepté un tarif de 15 % sur leurs produits. En juillet 2026, Trump a promis que l’UE paierait un très gros prix après une amende de 890 millions d’euros infligée par la Commission européenne à Google, et a assuré anticiper l’instauration prochaine d’un « TARIFF » substantiel contre le bloc, qui n’a pourtant toujours pas été mis en place.
Le commissaire européen au Commerce Maroš Šefčovič avait déjà exposé l’an dernier l’ambiguïté de la position européenne : « Ce n’est pas seulement une question de commerce. C’est une question de sécurité. C’est une question d’Ukraine. »
Pourquoi l’UE ne peut pas simplement claquer la porte
La Commission a dressé une liste de produits américains, d’une valeur de 93 milliards d’euros, prête à être frappée en cas de représailles coup pour coup, et les responsables européens évoquent régulièrement l’Instrument anti-coercition, qui autoriserait des mesures plus larges que de simples droits de douane.
Il n’a pourtant jamais été activé. Depuis l’annonce des tarifs américains, les 27 peinent à serrer les rangs : la France, l’Espagne et les pays nordiques poussent Bruxelles à tenir bon, tandis que l’Allemagne, l’Italie et l’Irlande plaident pour un compromis.
Contrairement au Canada, rappelle Ignacio García Bercero, chercheur senior au think tank Bruegel, dans une déclaration à Euronews : « Le Canada est un État fédéral et peut imposer des contre-mesures sans devoir obtenir l’approbation de ses provinces. L’UE n’est pas un État fédéral, ce qui signifie que les mesures de rétorsion nécessitent une majorité qualifiée des États membres. » Jusqu’à présent, ajoute-t-il, les capitales européennes ont montré peu d’appétit pour une guerre commerciale à la canadienne.
Tobias Gehrke, chercheur senior au Conseil européen des relations internationales, envisage tout de même un scénario de rupture, dans une déclaration à Euronews : si Washington imposait de nouveaux tarifs en réponse aux règles numériques européennes, cela « rouvrirait complètement le dossier de Turnberry et placerait l’Europe dans une position similaire à celle du Canada ». Les gouvernements européens pourraient alors en conclure qu’il n’y a « pas d’accord stable à préserver ».




