Le futur, c’est le rail et ce serait en Afrique
Le continent et l’UIC se sont fixés un cap et une feuille de route lors du sommet de Rabat en 2019 en matière de vision du ferroviaire en Afrique (2). Pour la plupart des observateurs, l’urgence est la rénovation des lignes existantes pour recréer un dynamisme économique le long des tracés des voies ferrées qui datent pour la plupart de l’époque coloniale. Des arbitrages stratégiques sont à diligenter. Il y a besoin de mise aux standards en termes d’écartement, d’augmentation du poids à l’essieu ou du poids linéaire du rail pour le transport de plus de marchandises ou minerais. En même temps, de nouvelles lignes devraient être construites pour répondre aux besoins croissants en transport et être un accélérateur de la Zone de Libre Echange Continentale Africaine (ZLECAF).
La volonté politique et une nouvelle gouvernance des transports durables à inventer
Au niveau du continent, il y a une forte attente d’une nouvelle gouvernance stratégique. Il faudrait procéder de manière géographique et non globale au travers d’organisations sous régionales. Ces organisations aux missions et objectifs bien définis regrouperaient des ministres dédiés exclusivement au ferroviaire et non rattachés à un ministère englobant les autres modes de transports. Une telle option requiert un fort et indéfectible appui des politiques au plus haut niveau de chaque Etat avec une exigence de continuité quels que soient les changements de dirigeants. Mais il faut commencer par restructurer la gouvernance dans chacun des pays. Il faut une refonte des écosystèmes ferroviaire au travers de nouveaux cadres juridiques et réglementaires. Une Autorité de Régulation, une nouvelle société de gestion du Patrimoine ferroviaire et un concessionnaire avec des rôles et responsabilités distincts. Le Cameroun s’est tout récemment en juillet 2023, inscrit dans cette transformation structurante. Autre axe fondamental : sortir le ferroviaire de son cercle fermé, le démocratiser afin qu’il devienne un enjeu national et régional avec des politiques ambitieuses de formation et d’innovation pour que les projets ferroviaires soient adaptés au contexte et besoins africains et que ces derniers en soient les bâtisseurs. La filière aura besoin en Afrique de plus d’inclusivité des différents acteurs notamment des chercheurs, universitaires et partenaires privés.
Les investissements, bénéfices et temporalité dans le ferroviaire
L’investissement dans le ferroviaire est un impératif vital et doit s’inscrire dans un droit inaliénable d’exigence de transport ferroviaire pour les africains comme le déclarait Taoufik Boufaied Président Directeur Général des Chemins de fer Tunisiens et Président de l’Union des Chemins de Fer Africains. Le cas du TER de Dakar, une filiale du groupe SNCF est un bel exemple de réussite sociétale. Les bénéfices d’un tel investissement ne seront pas financiers mais plutôt économiques à l’aune des retombées en termes de création d’emplois et des chaînes de valeurs. Ils sont dans le temps long. Il appartient donc aux décideurs de mieux intégrer les multiples dimensions temporelles des projets ferroviaires.
Les projets ferroviaires, pour la plupart destinés au transport de minerais ne sont pas légion en Afrique. C’est le cas de la Guinée qui attise les convoitises avec ses 8Mds de tonnes de réserve de fer et plus de 40Mds de tonnes de bauxite ce qui représente près du tiers des réserves du monde. Cette manne devrait servir à financer la construction de 670 kms de chemins de fer avec 120.000 créations d’emplois directs et indirects à la clé rapportait Ibrahim N’Diary Diallo Directeur Général des Chemins de Fer de Guinée. Le Nigéria a lancé en 2017 un plan ferroviaire pour un coût de 41 milliards de dollars. Dans la partie australe de l’Afrique, on constate une volonté manifeste des pouvoirs publics d’impulser une dynamique en faveur du ferroviaire.
Intermodalité route-rail, externalités et investissement prioritaires dans le ferroviaire
Le poids de la dette et les conditions contractuelles : des freins à mitiger
D’un autre côté, les opérateurs privés investissant dans les pays d’Afrique doivent s’inscrire dans une démarche engageante et transparente de volonté de développement du pays où ils se trouvent. Le coût du transport au sein du continent africain est prohibitif et est en défaveur des capacités d’investissement et de consommation. L’étude commandée en 2018 par l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) montre que l’acheminement intérieur sur l’Afrique centrale coûte, en moyenne, plus de 6 fois le prix d’importation payé entre Anvers en Belgique et le port de débarquement des marchandises dans la même région d’Afrique centrale (10). Et on ne peut qu’applaudir quand Mohamed Diop, Directeur Régional Afrique Atlantique du groupe AGL (Africa Global Logistics) affirme que les opérateurs gérant les ports en Afrique doivent prendre leurs parts de responsabilité et investir dans le ferroviaire. Selon lui « On ne peut pas investir dans des pays, amener les marchandises jusqu’au port et demander aux Etats de se débrouiller pour les transporter vers les clients finaux. La connectivité de l’Afrique passera par la voie ferroviaire ». Le rapport de 2013 du Sénat français relevait que « le coût du transport à l’intérieur des pays est au moins le double des coûts similaires en Asie et en Amérique latine. En conséquence, les entreprises africaines de moindre envergure sont incapables de soutenir la concurrence sur la scène internationale »nnIl en ressort aussi un besoin de tourner la page de certains contrats léonins dont ont souffert plusieurs pays d’Afrique. Certains experts évoquèrent même l’idée de contractualisation des prêts et financements en monnaie locale pour éviter la dépendance des politiques monétaires étrangères. Avec une intelligence économique et une prospective sérieuse, on pourra dire que Dakar a été un tournant. Mais ce continent doit saisir également les opportunités qu’apportent la digitalisation et l’Intelligence Artificielle pour une industrie et des systèmes ferroviaires hautement performants. Elle doit être aux avant gardes de ces sujets dans le montage de ses projets ferroviaires. Il s’agira notamment de la bonne prise en compte des menaces et risques sur des produits et solutions numériques garantissant la sécurisation des projets ferroviaires et par conséquent des services de qualité et résilients.
[1] https://www.senat.fr/rap/r13-104/r13-1042.html
[2] https://uic.org/africa/IMG/pdf/uic-africa-region-activity-report-2019.pdf
[3] https://au.int/fr/agenda2063/aspirations
[4] https://au.int/en/ie/pida
[5] https://www.roadsafetyfacility.org/publications/high-toll-traffic-injuries-unacceptable-and-preventable
[6] https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2018/01/09/road-deaths-and-injuries-hold-back-economic-growth-in-developing-countries
[7] https://observatoire-europe-afrique-2030.org/wp-content/uploads/2019/05/Les-%C3%A9conomies-africaines-pourront-elles-supporter-le-fardeau-croissant-des-externalit%C3%A9s-18052019-.pdf
[8] https://www.cetud.sn/index.php/medias/news/actualites/535-la-facture-des-externalites-negatives-liees-au-transport-dans-la-region-de-dakar-confirme-la-pertinence-des-investissements-sur-le-ter-et-le-brt
[9] https://www.onisr.securite-routiere.gouv.fr/sites/default/files/2022-09/ONISR_Bilan_Accidentalit%C3%A9_2021_0.pdf
[10] ttps://ferdi.fr/dl/df-youef2sjCPFnVq2Yv4KLWUdQ/ferdi-rapport-2018-importations-et-activites-internes-de-transport-et-de.pdf



