Depuis Berlin, la France n’est plus perçue comme la sœur jumelle du projet européen, mais comme sa grande malade. L’époque du « moteur franco-allemand » paraît lointaine : si l’Allemagne doute d’elle-même, elle s’inquiète désormais surtout de la trajectoire de son voisin. Les médias allemands — Der Spiegel, Die Zeit, la Frankfurter Allgemeine Zeitung— parlent d’une « France en déséquilibre permanent », tiraillée entre dépense publique, blocages sociaux et instabilité politique chronique.
Le constat est récurrent : la France dépense 31 % de son PIB en protection sociale, le niveau le plus élevé d’Europe. Elle affiche une dette publique dépassant les 110 % du PIB et un déficit budgétaire qui reste supérieur à 5 %. Aux yeux des observateurs allemands, ces chiffres sont devenus le symbole d’un modèle qui ne parvient plus à se financer. Là où Berlin, malgré sa stagnation, cherche à réduire les dépenses et à réformer, Paris continue d’inventer des soutiens, des subventions, des exceptions.
Dans Der Spiegel, un économiste du DIW Berlin résumait ainsi la perception dominante :
« La France est un pays de grande intelligence et d’énergie, mais qui a fait de la dépense publique son seul moteur. Elle ne se réforme qu’en cas de crise, et encore, à moitié. »
L’instabilité politique n’arrange rien. Quatre Premiers ministres en quinze mois, des coalitions introuvables, une rue toujours prête à bloquer le pays : pour les Allemands, cela évoque moins la vitalité démocratique qu’un désordre permanent. Le contraste avec l’Italie est même souligné avec une pointe d’ironie : « Rome a retrouvé une stabilité politique que Paris semble avoir perdue », écrivait récemment Die Zeit.
Mais l’inquiétude allemande n’est pas seulement économique. Elle est stratégique.
Car si la France vacille, c’est tout l’équilibre européen qui se fragilise. Dans les années Merkel, Berlin s’appuyait sur Paris pour impulser une ligne politique commune : défense européenne, diplomatie, énergie, régulation financière. Aujourd’hui, le partenaire français semble absorbé par ses querelles internes. Ses marges budgétaires s’évaporent, et son crédit moral — longtemps bâti sur une image de rigueur et de vision — s’effrite.
Sur le plan industriel, l’Allemagne observe aussi avec malaise la situation française. Le nucléaire, fleuron national, peine à se redresser après des années d’erreurs techniques et financières. Les grands projets de défense commune, comme le char franco-allemand ou le SCAF, sont ralentis par des divergences politiques et des arbitrages budgétaires. Handelsblattparle d’un « partenaire indispensable mais imprévisible ».
Les analystes allemands s’interrogent donc : que reste-t-il du leadership français ?
Le Frankfurter Allgemeine Zeitung note que le discours français sur « l’autonomie stratégique européenne » a perdu de sa crédibilité : difficile de prôner une Europe plus souveraine quand on peine à maîtriser ses propres comptes.
Et pourtant, derrière la froideur des chiffres, on sent dans la presse allemande une forme de regret.
Un regret de voir un grand pays, admiré pour sa culture et son ambition, s’enliser dans la fragmentation politique et la dépendance budgétaire. Die Zeit écrivait récemment :
« La France est notre miroir déformant : ce que nous craignons de devenir, si nous cessons de nous discipliner. »
En d’autres termes, la dérive française est vécue à Berlin à la fois comme un avertissement et comme un danger commun. Car si la France perd sa crédibilité économique, l’Allemagne perd son allié politique.
Et si le moteur franco-allemand cale, c’est toute l’Europe qui risque de rester immobile.



