Il existe une tentation récurrente de réduire l’économie à un jeu de chiffres et de barèmes, de croire qu’un impôt se discute sur Excel et se tranche dans un amendement nocturne. Rien n’est plus faux. La fiscalité est une métaphysique de la société. Elle dit qui nous sommes, ce que nous jugeons juste, et dans quel horizon nous voulons cheminer ensemble. C’est pourquoi la proposition de Gabriel Zucman n’appartient pas au droit fiscal, mais à la philosophie politique. Derrière la formule, une taxe sur les “ultra-riches”, il y a un projet de transformation profonde du rapport entre État, économie et citoyens. Et ce projet s’inscrit dans une vieille tradition révolutionnaire : celle du contre-pouvoir comme véritable lieu du pouvoir.
I. Du pouvoir gestionnaire au pouvoir créateur : Marx, Gramsci, Holloway
Chez Marx, l’État n’est jamais qu’un intendant : il administre des rapports de domination qui le dépassent et qu’il ne contrôle pas. Gramsci ajoute que la force ne suffit jamais. Celui qui règne durablement ne gouverne pas seulement les institutions : il gouverne les esprits. L’hégémonie culturelle consiste à imposer une vision du monde, un sens commun, jusqu’à ce qu’il devienne invisible. C’est ainsi que le pouvoir réel migre des ministères vers les imaginaires collectifs. Prendre le pouvoir c’est d’abord gagner la bataille des esprit car il précède la prise du pouvoir étatique. John Holloway, dans Change the World Without Taking Power, franchit un cap : le contre-pouvoir, c’est le peuple qui refuse, qui conteste, qui se mobilise. Le pouvoir domination, celui qui décide des lois et administre, importe moins que le pouvoir action, celui qui fait. Zucman est dans cette tradition. Il ne cherche donc pas à prendre le pouvoir. Il sait bien que sa taxe ne rime à rien et qu’elle ne sera pas adoptée. Il est dans un exercice de communication politique, il veut façonner les esprits. Il cherche a substituer à la gestion ordinaire des finances publiques une dramaturgie morale : le peuple spolié contre les possédants protégés. Là se joue le véritable geste politique. Comme le rappelait Hannah Arendt, toute révolution naît d’un basculement du jugement collectif sur ce qui est tolérable.
II. Quand l’égalité devient théologie : Rousseau, Tocqueville, Berlin
La proposition Zucman n’est pas un mécanisme fiscal : c’est une eschatologie égalitaire. Elle reprend la logique de Rousseau : la propriété privée est une fracture originelle qui doit être compensée sans cesse. L’important n’est pas de réduire la pauvreté car les sociétés modernes y ont largement réussi mais de réduire la différence, cet écart qui blesse la sensibilité démocratique. Tocqueville l’avait prédit : la passion égalitaire peut conduire à préférer la servitude égalitaire à la liberté inégale. Zucman ne s’en cache pas : on ne veut pas qu’il y ait davantage de richesse pour les derniers, mais moins de richesse pour les premiers. C’est une politique du ressentiment, au sens nietzschéen du terme : l’émotion dominante devient la haine du succès d’autrui. Isaiah Berlin rappelait que de vouloir imposer à l’autre une “juste place” dérive souvent vers des dispositifs coercitifs. Ici, la fin justifie les moyens : confiscation, contrainte, humilité forcée des “gagnants”.
III. Emotionnaliser l’économie pour rendre possible l’impossible
Alors pourquoi insister sur une taxe dont Zucman sait parfaitement qu’elle est inapplicable ? La réponse est politique : il s’agit de créer un choc moral. L’économie devient un théâtre où se jouent les passions démocratiques. On affirme que les pauvres paient tout et que les riches échappent à tout, quand bien même les données démontrent l’inverse. Le but n’est pas d’être exact, mais de toucher juste. Nietzche encore : “Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité.” Ici, l’art est celui de la provocation savamment orchestrée. En plaçant la fiscalité au cœur de la conversation nationale, Zucman déplace le centre de gravité de la politique : on ne débat plus d’efficacité, mais de vertu ; plus de prospérité, mais de pureté morale. C’est là une ruse gramsciste précise : faire de l’économie le lieu d’une révolution des mentalités, avant que l’économie elle-même ne soit transformée. En détruisant la légitimité des entrepreneurs, supposés profiteurs, on prépare la nationalisation des réussites privées, la dilution du mérite dans le collectif, et la capture de la richesse au nom du bien commun. Tout cela non pas contre le pouvoir, mais au-dessus de lui : dans la fabrique même du consentement.
Conclusion
Il serait naïf de traiter la “taxe Zucman” comme une curiosité universitaire. Elle est le point visible d’une bataille idéologique où se joue l’avenir de la liberté économique. Elle réactive l’opposition fondatrice de nos sociétés : égalité ou liberté ? Uniformité contrainte ou responsabilité individuelle ? Une société qui élève ses membres ou une société qui rabaisse ses élites ? L’enjeu n’est pas le rendement fiscal. L’enjeu, c’est le monde que nous voulons habiter. S’il est vrai avec Spinoza que la liberté “est l’essence de l’homme”, alors toute politique fondée sur la suspicion envers la réussite porte en elle une menace existentielle. Le contre-pouvoir n’est pas ici un garde-fou démocratique, mais une entreprise de remodelage civilisationnel, où la passion égalitaire se rêve en souveraine unique. Face à cela, la lucidité n’est pas un luxe : elle est un devoir. L’argumentation de Zucman est dangereuse car elle flirte avec le totalitarisme où toutes contradictions avec son approche se résout par la coercition.



