Diagnostic et déclin français

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Diagnostic et déclin français | journaldeleconomie.fr

Économiste et entrepreneur, Sébastien Laye publie Des moutons menés par des ânes, un essai au vitriol sur trente ans d’erreurs économiques et politiques françaises. Entre centralisme paralysant, désindustrialisation programmée et dette galopante, il dresse le constat d’un pays qui a troqué la réforme pour la communication et la liberté d’entreprendre pour la dépendance à la dépense publique. Dans cet entretien, il revient sur les fautes de nos élites et sur les conditions d’un véritable redressement productif.

Quelles erreurs majeures ont été commises depuis trente ans par nos élites ?

Sébastien Laye : Elles ont confondu communication et politique économique. D’un côté, un discours de “modernisation” et d’Europe efficace ; de l’autre, la persistance d’un État-gestionnaire qui amortit tout, répare tout, mais ne réforme rien en profondeur. Trois fautes cardinales dominent : (1) la centralisation bureaucratique, qui produit normes, délais et irresponsabilité diffuse ; (2) la préférence pour la dépense courante subventionnant la demande plutôt que l’investissement productif (éducation effective, innovation, capital fixe) ; (3) la délégation de souveraineté économique à des instances extérieures pour couvrir l’inaction nationale. S’y ajoute une instabilité réglementaire et fiscale qui décourage les projets de long terme. Résultat : productivité en berne, tissu productif rabougri, dépendance accrue aux rentes publiques et aux cycles monétaires. Cette élite, formée aux mêmes écoles et aux mêmes réflexes, a piloté la stagnation en la maquillant en “résilience”, substituant le statistique au réel, la dette à la réforme, et la mise sous perfusion à la liberté d’entreprendre.

Pourquoi la désindustrialisation est-elle, selon vous, le cœur de notre décrochage ?

SL : Parce qu’elle détruit le moteur même de la prospérité durable : les secteurs exposés à la concurrence internationale qui diffusent productivité, innovations et emplois qualifiés. Quand l’industrie passe d’une part élevée du PIB à un niveau résiduel, c’est toute la chaîne de valeur qui s’érode : moins d’exportations, moins de R&D privée, moins de compétences techniques, moins de sous-traitance locale. Les territoires se vident, les classes moyennes perdent leurs trajectoires d’ascension, et l’État compense par la dépense sociale ce que l’économie ne crée plus. La France a traité l’usine comme une nuisance à taxer et à normer, non comme un actif stratégique. On a poursuivi un modèle de services protégés, dopé à la dépense publique, en oubliant que ce sont les biens échangeables qui paient la facture collective. Sans réarmement industriel massif — fiscal, énergétique, réglementaire, financier —, il n’y aura ni gains de productivité, ni désendettement, ni vraie souveraineté.

La dette publique est souvent perçue comme abstraite : en quoi menace-t-elle directement les Français ?

SL : La dette n’est pas une ligne comptable lointaine ; c’est un impôt différé et un risque immédiat. D’abord par la charge d’intérêts : chaque point de taux qui remonte, ce sont des milliards qui n’iront ni à l’école ni à l’hôpital ni à la sécurité. Ensuite par la perte de marge de manœuvre : au prochain choc, l’État surendetté n’a plus de filet, il arbitre dans l’urgence, au pire coût. Vient la dépendance aux financeurs : plus la dette gonfle, plus la politique économique se fait sous contrainte, et plus le pays s’expose à une dégradation de sa signature et à des “réformes” dictées de l’extérieur. Enfin, la tentation inflationniste : quand la dette devient politiquement irremboursable, certains plaident pour l’éroder par les prix — ce qui rogne l’épargne et le pouvoir d’achat des ménages. La dette, c’est donc moins de services pour plus d’impôts demain, une croissance bridée aujourd’hui, et un transfert de richesse des actifs productifs vers la rente publique.

Vous insistez sur la fiscalité : pourquoi est-elle particulièrement nocive pour nos entreprises ?

SL : Parce qu’elle frappe mal, trop, et de façon instable. Mal : de nombreux prélèvements portent sur la production indépendamment des profits (impôts dits “de production”, taxes locales, contributions parafiscales), ce qui pénalise l’investissement et l’exportation. Trop : le cumul charges sociales + impôts sur les facteurs + surtaxes sectorielles place la France en haut du panier international, précisément là où la concurrence est la plus rude. Instable : la règle change sans cesse — assiette, taux, niches, seuils — rendant impossibles les plans d’amortissement et les paris industriels. À cela s’ajoutent les coûts réglementaires (normes, délais, contentieux) qui agissent comme un impôt caché. Le message adressé à l’entrepreneur est clair : prenez le risque, mais l’État s’arroge la rente en haut de cycle et vous laisse seul en bas de cycle. Tant que l’on n’aura pas basculé vers une fiscalité pro-investissement (moindre poids sur la production, stabilité pluriannuelle, neutralité vis-à-vis de la taille et de la capitalisation), notre base productive restera sous-dimensionnée et notre croissance bridée.

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