La prise de parole d’Emmanuel Macron intervient dans un contexte précis : ralentissement de la croissance européenne, montée en gamme accélérée des politiques industrielles américaines, et fragmentation persistante du marché intérieur de l’Union. L’alerte présidentielle vise donc autant Washington que Bruxelles.
Une économie mondiale redevenue conflictuelle
Lorsque Emmanuel Macron affirme que « les États-Unis font planer le doute », il pointe moins une rupture diplomatique qu’un changement de régime économique. Les États-Unis assument désormais une stratégie de captation de valeur fondée sur trois leviers : subventions massives, attractivité financière et extraterritorialité normative. La politique américaine ne cherche plus à concilier ouverture commerciale et équilibre des partenaires ; elle privilégie la relocalisation, la sécurisation des chaînes de valeur et l’avance technologique.
Avec Donald Trump, cette logique est rendue explicite, mais elle prolonge des tendances amorcées avant lui. L’Europe, en revanche, a tardé à ajuster son cadre macroéconomique et industriel, conservant un modèle fondé sur l’ouverture, la concurrence interne et la discipline budgétaire, alors même que ses principaux partenaires changeaient de doctrine.
La guerre économique par déplacement sectoriel
L’un des points les plus structurants du discours présidentiel concerne la nature même de la guerre économique contemporaine. « Washington recule, et on pense que c’est fini. Mais n’y croyez pas une seule seconde », avertit Emmanuel Macron. Cette phrase décrit une conflictualité fragmentée, où la pression ne s’exerce pas de manière globale, mais par séquences sectorielles successives.
Numérique, pharmacie, énergie, automobile : chaque secteur devient tour à tour un terrain de confrontation réglementaire ou financière. Cette approche limite les chocs macroéconomiques visibles, mais affaiblit progressivement l’appareil productif européen. Pour l’Europe, le risque n’est pas une crise brutale, mais une érosion continue de sa compétitivité relative.
Investir plus, mais surtout investir ensemble
Face à ce constat, Emmanuel Macron met l’accent sur l’investissement. Il rappelle que l’Europe dispose d’un volume d’épargne considérable, mais qu’elle peine à l’orienter vers ses propres priorités stratégiques. Une partie significative de ces capitaux finance aujourd’hui l’économie américaine, renforçant un écosystème concurrent.
La proposition de lancer une capacité commune d’endettement vise précisément à corriger cette asymétrie. Emmanuel Macron défend l’idée d’un financement mutualisé des secteurs critiques, afin d’éviter une concurrence intra-européenne destructrice et de créer des effets de masse comparables à ceux observés aux États-Unis ou en Chine. Il y associe une dimension monétaire, en évoquant la nécessité de réduire la dépendance au dollar et de proposer aux investisseurs des actifs européens profonds et liquides.
Le marché intérieur, talon d’Achille de la stratégie européenne
La cohérence de cette vision se heurte toutefois à une limite bien identifiée : la fragmentation du marché intérieur. Emmanuel Macron résume le problème par une formule simple : le marché des entreprises européennes « ne peut pas être vingt-sept marchés différents ». En pratique, les divergences réglementaires, fiscales et normatives continuent de freiner la montée en puissance des acteurs européens.
Cette fragmentation pèse directement sur les coûts, les délais et la capacité d’innovation, notamment dans les secteurs à forte intensité capitalistique. Elle réduit l’efficacité des politiques industrielles et limite l’impact des investissements publics. Emmanuel Macron reconnaît d’ailleurs la responsabilité française, évoquant la sur-réglementation comme un facteur de perte de compétitivité.
Un discours économiquement cohérent, politiquement contraint
L’alerte présidentielle met en lumière un paradoxe central. L’analyse macroéconomique est largement partagée : l’Europe doit investir davantage, plus vite et de manière plus coordonnée. Mais la traduction politique reste entravée par les contraintes nationales, les divergences budgétaires et les résistances à la mutualisation.
Lorsque Emmanuel Macron affirme que « les Européens sont seuls », il ne plaide pas pour un repli, mais pour une prise de conscience. Dans un environnement où la puissance économique est redevenue un instrument de souveraineté, l’absence de décision collective équivaut à une perte d’influence. La guerre économique avec les États-Unis ne constitue donc pas une menace ponctuelle, mais un cadre durable auquel l’Europe doit désormais adapter, sans ambiguïté, son modèle économique.




