Économie française : souveraineté affaiblie, compétitivité sous influence

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Économie française : souveraineté affaiblie, compétitivité sous influence © journaldeleconomie.fr

Souveraineté économique en sursis, Europe sous pression, décrochage face aux États-Unis : dans cette interview sans concessions, Christophe Assens, auteur de France : une souveraineté sous influence (Valeurs Ajoutées Éditions) décrypte les failles structurelles de l’économie française et européenne. Dépendances stratégiques, normes européennes devenues armes de désindustrialisation, aveuglement face à la guerre économique mondiale, rivalités intra-européennes et perte du goût du risque : le diagnostic est sévère, mais argumenté. À rebours du discours dominant, il plaide pour un patriotisme économique lucide, fondé sur la réciprocité, la protection des secteurs vitaux et une réhabilitation de l’entreprise comme moteur de puissance. Une analyse dense et clivante, au cœur des débats qui traversent aujourd’hui la France et l’Europe.

Vous montrez que la souveraineté économique française est fragilisée par des dépendances multiples. Quelles sont aujourd’hui les plus critiques ?

Le périmètre de la souveraineté peut être défini en croisant deux dimensions : d’une part la capacité de rayonnement culturel, de conquête économique et d’influence géopolitique de la France à l’international ; d’autre part la capacité de protection des secteurs vitaux de l’économie et de la Défense en autosuffisance à l’intérieur du territoire national. Dans ce contexte, il y a des secteurs critiques dont il faut gérer les dépendances externes. Concernant les secteurs critiques, il s’agit principalement des activités supports de l’économie nationale et de la Défense : les infrastructures de mobilité et de logistique, les télécommunications, l’énergie, l’information, la recherche & développement, la technologie, l’alimentation, l’éducation et la santé. Aujourd’hui, les dépendances critiques se situent principalement dans l’énergie nucléaire avec l’approvisionnement en uranium, dans la technologie avec l’approvisionnement en minerais rares, dans la recherche et développement par l’accès aux capitaux et la fidélisation des talents. Certaines de ces dépendances peuvent être équilibrées par des contre-dépendances. D’autres dépendances peuvent faire l’objet d’une cogestion avec des partenaires. D’autres points de vigilance nécessitent un sursaut national.  Il y a suffisamment de dépendance externe sans vouloir en inventer de nouvelles. En l’occurrence, l’agriculture et l’industrie d’armement, jouant un rôle majeur à l’export dans la balance commerciale de la France, sont menacés de dépendance par une mise sous tutelle administrative de l’Europe. Cette atteinte à la souveraineté de la France est d’autant plus inacceptable, qu’elle est soutenue par des « partenaires » comme l’Allemagne, souhaitant conserver le leadership économique dans la zone Euro à n’importe quel prix. Cette rivalité contre-nature explique pourquoi l’Union Européenne est devenue progressivement une coquille vide de sens, incapable de fédérer les pays membres, pour défendre le bien commun comme l’intégrité territoriale du Groënland, face aux attaques américaines, russes ou chinoises.     

Les normes européennes et environnementales peuvent-elles devenir des instruments de perte de compétitivité ?

    C’est le problème numéro un en Europe aujourd’hui, comme facteur d’explication de la désindustrialisation et de la paupérisation économique. Pour répondre plus précisément à cette question, voici un extrait de l’ouvrage « France : une souveraineté sous influence » :

    « L’Europe est le troisième bloc économique de la planète (17000 milliards d’euro de PIB) sans obtenir la réciprocité commerciale avec les pays extérieurs. Cette situation est préoccupante, à l’image du déficit commercial abyssal de la France. En conséquence, l’Europe est un marché à ciel ouvert pour accueillir des produits importés obéissant à des normes moins contraignantes sur le plan social ou environnemental avec des coûts réduits de fabrication, qui entretiennent une concurrence déloyale avec les produits fabriqués en Europe. C’est particulièrement vrai dans l’agriculture qui devient artificiellement un secteur en crise en raison du poids des normes, alors qu’il s’agit d’un secteur hautement stratégique pour l’autosuffisance alimentaire et que les ressources ne manquent pas en France et en Europe pour nourrir la population.

    A l’exportation, les produits européens se heurtent bien souvent aux barrières protectionnistes dans de nombreux pays, handicap compétitif renforcé par le durcissement des règles environnementales et sociales, rendant les produits européens et français plus coûteux que ceux de leurs compétiteurs dans le reste du monde. La France devrait agir avec ses partenaires pour aligner les règles européennes (sociales, environnementales, fiscales) sur celles appliquées par les compétiteurs de l’Europe en Chine aux États-Unis, en évitant de faire de la surenchère dans ce domaine au risque de mettre à mal des secteurs de l’économie. »

    La France subit-elle une guerre économique qu’elle refuse de nommer ?

      Lorsqu’on examine la politique française avec l’arrivée au pouvoir en 1981 de François Mitterrand, il est possible de formuler le constat suivant. Depuis 40 ans, la politique française est devenue résolument socialiste dans un monde fondamentalement capitaliste. La France socialiste a mis en place une politique de relance keynésienne fondée sur la demande, qui n’a eu aucun effet sur l’emploi dans un marché ouvert, où la consommation intérieure s’est déportée sur les produits importés en provenance d’Asie, d’Inde ou d’Afrique. La France socialiste, a aussi instauré une politique de redistribution pour lutter contre les inégalités, en vivant au dessus de ses moyens, avec l’argent du contribuable. Par ce biais, la couverture sociale n’a jamais cessé de s’étendre grâce à une hausse ininterrompue des impôts et taxes, complétée par un endettement budgétaire chronique. Résultat, les entreprises françaises servent de variables d’ajustement depuis 40 ans dans la politique publique, en subissant une augmentation des facteurs de production (travail et capital), entraînant une perte de la compétitivité. Dans ces conditions, les entreprises françaises sont obligées de délocaliser la production à faible coût de main d’œuvre en Asie ou en Europe de l’est. Elles peuvent aussi répercuter la hausse des coûts pour le consommateur dans des secteurs comme le luxe ou la haute technologie. Elles peuvent également chercher à gagner en productivité en réduisant la masse salariale au profit d’investissement dans des machines. Face à la politique publique de défiance sur l’économie de marché, les français ont peur de l’avenir. L’épargne des français dépasse ainsi les 6000 milliards d’Euro avec une dette publique estimée à 3500 milliards d’Euro. Sans se soucier des signaux d’alerte, la France cherche à préserver, quoi qu’il en coûte, un modèle social qui n’est plus soutenable. Le train de vie de la France est en effet remis en question par la concurrence industrielle en provenance d’Asie, de Malaisie ou d’Afrique, par la concurrence technologique des USA, du Japon ou de la Corée du Sud, par l’offre rivale sur les biens d’équipements de l’Allemagne, par la compétition dans la mode de l’Italie, par la rivalité financière de l’Angleterre, etc. Cette concurrence internationale affaiblit la création de richesse en France et donc la collecte de taxes pour financer la protection sociale. L’argent ne devient public qu’après avoir été créé par le secteur privé. Au lieu de relever le défi de la guerre économique, par une politique de l’offre, la France continue de s’enfermer dans l’utopie idéologique consistant à taxer davantage les entreprises pour augmenter les dépenses publiques, sans se soucier de la paupérisation des générations futures soumises à une double peine : l’impossibilité d’accéder aux prestations sociales dans un pays en faillite ; l’obligation de rembourser les dettes contractées par les générations précédentes.

      Comment expliquez-vous l’écart croissant de compétitivité entre l’Europe et les États-Unis ?

        En vingt ans, le pouvoir d’achat par habitant en Europe a été divisé par deux par rapport aux USA. Ce décrochage s’explique pour trois raisons principales. Tout d’abord, les USA pratiquent sans complexe le patriotisme économique. Toute politique publique vise à encourager et à soutenir l’effort des entreprises privées. Les mesures protectionnistes, les marchés publics, les subventions sont destinées à soutenir les entreprises américaines. Elles visent aussi à attirer sur le sol américain des capitaux et des talents. En Europe, il y a un fossé entre le secteur public et privé. Le secteur public devrait se placer au service du secteur privé. On assiste au phénomène inverse. Le secteur privé est placé au service du secteur public pour défendre un agenda social ou environnemental. En conséquence l’entreprise européenne perd du temps et de l’argent pour se conformer à un modèle social défini par le secteur public pour répondre aux aspirations politiques du citoyen, lorsque l’entreprise américaine part à la conquête du monde, sans considération morale, pour répondre aux aspirations du consommateur. Une autre différence repose aussi sur le moteur de l’économie. La force des USA est de cultiver le goût du risque en valorisant l’entrepreneuriat. L’enrichissement économique n’est pas moralement répréhensible. Chaque américain peut réussir par l’effort et le travail. Il n’y a pas de filet de sécurité sociale. L’État américain ne cherche pas à se substituer au marché, sauf exception, dans les domaines régaliens. En Europe, c’est l’inverse. L’entrepreneuriat privé s’efface derrière l’assistanat public. Par exemple dans le domaine de l’innovation, il faut se souvenir de cette citation apocryphe attribuée au Général de Gaulle : « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche ! ». Contrairement à d’autres domaines d’activités, l’innovation obéit davantage à une obligation de moyen qu’à une obligation de résultat, car il n’est pas possible de planifier la créativité, de subventionner l’inspiration, de décréter la découverte par rapport à un agenda politique, ou de brûler les étapes d’expérimentation pour répondre à l’urgence sociale : crise sanitaire, guerre, inflation et baisse du pouvoir d’achat, etc. Dans ces conditions, la recherche et l’innovation sont souvent les angles morts de la politique publique, car elles produisent des résultats à long terme qui sont décalés par rapport aux échéances électorales de court terme. On sait que l’Europe a un besoin vital d’innover dans la compétition mondiale, pour conserver à long terme une avance technologique, conditionnant la souveraineté économique, et donc la souveraineté politique, en l’absence d’autres avantages comparatifs, au sens de David Ricardo, comme par exemple les gisements de ressources naturelles. Pourtant, la puissance publique en Europe ne sait pas comment accélérer l’innovation, en dehors des méthodes traditionnelles d’incitation fiscale, de certification réglementaire, et d’octroi de subventions dans le « millefeuille » territorial. En la matière, le mieux est l’ennemi du bien, un chercheur, un innovateur est à l’image d’un entrepreneur, il est motivé par le goût du risque pour avancer dans l’inconnu, en dépit des obstacles. L’erreur fait partie du processus d’apprentissage. Dans ces conditions, il n’est pas pertinent de mettre en place des dispositifs d’aide systématique, des mécanismes de financement sous condition de conformité, pour stimuler du « haut vers le bas » l’innovation qui est un processus émergent, au risque de transformer l’entrepreneuriat en assistanat en Europe, et de remplacer les critères d’innovation scientifique par des critères administratifs alignés sur les enjeux électoraux du moment : Diversité, Équité, Inclusion, Climat.

        Dernier point, et pas le moindre, pour expliquer le décrochage de l’Europe par rapport aux États-Unis, il faut considérer la stratégie de puissance des États-Unis pour défendre leurs intérêts vitaux, en combinant l’économie et la Défense. La puissance militaire est déployée pour protéger ou conquérir des richesses économiques. En retour, la puissance économique finance les 1500 milliards de dollar de budget de l’armée américaine. Le pouvoir économique correspond au soft power. Il permet d’asseoir le rayonnement international des USA à travers le financement de la culture, des médias, de l’éducation, l’imposition des normes et des réglementations, le conditionnement des populations par la technologie. Le pouvoir militaire est utilisé comme hard power afin d’imposer ou de négocier l’orientation géopolitique auprès des autres pays. Par exemple, la protection des pays européens avec l’implantation des bases américaines impose une contrepartie économique en faveur de Washington, correspondant à l’achat d’armement (F35/ Missiles/renseignement) ou d’énergie (Gaz naturel liquéfié). Face à la Chine ou à la Russie, le rapport de force militaire s’équilibre, la géopolitique se construit alors sur la base d’une négociation. Par rapport à cette stratégie de puissance américaine, l’Europe apparaît complétement démunie pour différentes raisons : la faillite des élites face au nouvel ordre mondial ; l’externalisation de la protection militaire de l’Europe auprès des USA via l’OTAN ; le manque d’unité en Europe en raison d’une crise de gouvernance politique. Dans les circonstances actuelles, l’Europe est incapable de dérouler une stratégie de puissance dans la guerre économique.  

        Peut-on concilier ouverture économique mondiale et souveraineté nationale sans tomber dans le protectionnisme ?

          Aucun pays au monde n’est capable de vivre en autarcie complète. L’ouverture économique mondiale est nécessaire pour soutenir la croissance. Cette croissance se nourrit des échanges commerciaux entre pays ; des interdépendances entre les firmes le long des chaînes d’approvisionnement et dans la logistique de distribution ; de la demande mondiale pour une offre globale. Sur cette base, dans la guerre économique que se livre les États, il s’agit de concentrer sur le territoire national les maillons à plus forte création de valeur. Pendant la fin du XXe siècle, la triade États-Unis, Europe, Japon tenait la dragée haute au reste du monde. Au XXIe siècle le rapport de force s’inverse. Le centre de gravité de l’économie se déplace en Asie, principalement en Chine sous l’effet du transfert technologique de l’occident vers l’orient. Ce transfert technologique s’est déroulé par compensation commerciale dans les transactions internationales, par espionnage industriel, par des pratiques d’ingénierie inversée. Il est évident que ce transfert de richesse d’une partie du globe à l’autre, porte atteinte à la souveraineté économique d’un pays comme la France. Que faut-il faire ? Il n’est pas possible de renoncer à l’ouverture dans l’économie mondiale. Lors du Covid 19, la France a expérimenté la démondialisation avec des répercussions dramatiques. L’économie nationale continue de porter les stigmates de cette période, depuis que l’État a décidé de se substituer au marché pour soutenir à crédit le manque d’activité des entreprises.

          En économie ouverte, il convient plutôt de raisonner sous l’angle du patriotisme économique, en élevant les barrières de protection de la souveraineté. Dans le transfert technologique, il faut être méfiant pour garder une longueur d’avance sur la concurrence asiatique, comme le pratique avec succès l’entreprise Michelin. Michelin commercialise des pneumatiques Radial en Chine. Néanmoins, Michelin évite de délivrer les modèles les plus récents de la marque pour conserver une longueur d’avance technologique. Par ailleurs, la force de Michelin repose sur un management paternaliste, qui lui permet d’innover en dépit du risque d’espionnage. En effet, un brevet peut être volé ou piraté à l’étranger, contrairement à l’esprit d’équipe nécessaire à son élaboration, qui ne peut pas être imité ou reproduit dans un autre contexte d’entreprise. Dans le rapport de force avec la Chine et les États-Unis qui érigent des barrières douanières, l’Europe doit répliquer par la réciprocité à l’entrée du marché unique. Aujourd’hui, le protectionnisme s’exerce à sens unique contre l’Europe qui n’assume pas le rapport de force. Le libre échange enrichit ainsi les USA et la Chine au détriment de l’Europe. Ce n’est pas soutenable. En l’absence de garde-fou juridique à l’international, il faut accepter le bras de fer économique, à condition d’avoir une solidarité très forte entre les pays membres. Le protectionnisme fausse la concurrence pure et parfaite sur le marché mondial et ralentit la croissance économique en faisant augmenter l’inflation. Mais il est parfois nécessaire de pratiquer le protectionnisme par réciprocité, pour protéger ses intérêts vitaux, dans le cadre du patriotisme économique. Il faut garder à l’esprit que la dépendance économique entre l’Europe et le reste du monde n’est jamais à sens unique. Dans ces conditions, le rapport de force commercial doit refléter la réalité économique, et non pas la faillite des élites européennes. 

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