Irresponsabilité politique et déclin français : le prix du court terme

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Réflexions philosophique sur notre actualité | journaldeleconomie.fr

La politique devrait être l’art de la responsabilité, mais elle est devenue celui du calcul. En France, chaque décision semble guidée non par le bien commun, mais par l’horizon électoral. C’est ainsi que, de renoncements en facilités, le pays s’enfonce dans un déclin dont personne ne se sent comptable.

La démocratie représentative repose sur une promesse morale : celle de déléguer à quelques-uns la charge d’agir pour le bien commun. Ce pouvoir, pour être légitime, suppose la responsabilité. Gouverner, c’est répondre, non seulement devant les citoyens, mais aussi devant le temps. Être responsable, c’est accepter la continuité du monde, la lenteur des causes, l’inertie du réel. C’est savoir que chaque décision, aussi anodine qu’elle paraisse, engage une chaîne d’effets dont la portée dépasse toujours l’instant. Aristote, déjà, voyait dans la démocratie une tentation de perversion : quand elle cesse d’être le gouvernement du peuple pour devenir la flatterie du peuple, elle se transforme en démagogie. Le responsable véritable ne cherche pas à plaire, mais à prévoir ; il ne gouverne pas pour être aimé, mais pour être utile. Ce qui distingue le politique de l’homme d’État, c’est justement cette capacité à s’extraire du présent pour agir en fonction du long terme. Gouverner, c’est donc assumer la lourde tâche de faire parfois ce que le peuple ne veut pas entendre, et de lui rappeler qu’il n’existe pas de liberté sans effort, ni de prospérité sans discipline. Or, depuis que la politique s’est confondue avec la communication, cette exigence morale s’est effacée. L’action publique s’est réduite à un exercice d’image. On gouverne pour le regard, non pour le résultat ; pour le mandat, non pour l’histoire. L’honneur de l’État, disait Richelieu, doit passer avant la gloire personnelle. Mais notre temps a inversé l’ordre des priorités : la gloire médiatique vaut désormais plus que la fidélité au réel.

I. De la vertu politique au triomphe de la démagogie
La démocratie, pour vivre, a besoin de vertu ; elle repose sur la lucidité des gouvernants et la maturité des gouvernés. Mais lorsque la recherche de popularité remplace la recherche du vrai, la politique devient un théâtre d’illusions. Le passage du septennat au quinquennat a accéléré ce mouvement : désormais, chaque mandat n’est qu’un compte à rebours, chaque décision un calcul. L’art du long terme a cédé la place à la stratégie de l’instant. Le politique n’est plus celui qui éclaire, mais celui qui rassure. C’est dans ce contexte que se sont imposées les trois promesses cardinales de la démagogie moderne : travailler moins, gagner plus et faire payer les autres. Ces trois mythes, répétés sous des formes différentes depuis vingt ans, résument la mutation de la responsabilité en populisme. Travailler moins, c’est refuser l’effort, renoncer à la transmission, ignorer la fragilité de nos équilibres économiques. Cela s’applique à la suspension de la réforme des retraites, au temps de travail, à cette idée douce et paresseuse selon laquelle la prospérité pourrait se maintenir sans contribution. Gagner plus, c’est flatter l’envie, promettre à chacun davantage sans jamais expliquer d’où cela vient. C’est la logique de la redistribution sans création, de la dépense sans production, du confort sans effort. Et enfin, faire payer les autres, c’est l’ultime refuge de la lâcheté politique : faire reposer la charge de la justice sur une minorité, souvent les dix pour cent les plus riches, toujours accusés d’être responsables des maux du pays. En somme, l’idéologie de la facilité a remplacé l’éthique de la responsabilité.

II. Le court terme comme horizon politique
Cette logique de court terme ne se réduit pas à des slogans : elle structure désormais tout l’appareil de décision. Les partis politiques sont des organisations, et toute organisation, pour exister, a pour but de se perpétuer. Ils ont donc mis en place un système de reproduction fondé sur l’intérêt individuel de leurs membres, sur la promesse des postes, des investitures, des carrières. Le parti devient ainsi une structure d’équilibre interne dont la première finalité est sa propre survie. Dans ce cadre, prendre une mesure impopulaire revient à mettre en péril non seulement une élection, mais l’existence même de l’organisation. L’impopularité devient synonyme de disparition, et la réforme de courage de suicide politique. De là naît une mécanique infernale : chaque décision doit flatter, rassurer, ménager, jamais heurter. Or une démocratie gouvernée par la peur de déplaire ne peut qu’aller de compromis en reculades. L’exemple fiscal illustre parfaitement cette impasse. Augmenter l’impôt sur les plus aisés semble moralement juste et politiquement rentable : le gain budgétaire est immédiat, la mesure est populaire, et le discours plaît. Mais la réalité, elle, échappe à la mesure instantanée. On ne quantifie pas la fuite des capitaux, l’exil des talents, la perte d’attractivité, la lente érosion du tissu productif. On ne mesure pas non plus la fuite silencieuse des créateurs d’entreprises, des chercheurs, des familles dont les enfants feront ailleurs leur vie et leur réussite. Ce que l’on gagne à court terme se perd à long terme, en emplois, en croissance, en vitalité nationale. L’illusion du présent tient à cette myopie méthodique : seuls les effets visibles comptent, les autres n’existent pas. Cette gouvernance sans horizon engendre une forme de déclin lent et inaperçu. Elle détruit la confiance, l’investissement, la cohésion, tout en donnant le sentiment de la justice. C’est le triomphe du calcul sur la conviction, du confort sur le courage.

III. L’irresponsabilité individuelle : quand décider ne coûte plus rien
Mais l’irresponsabilité ne se limite pas aux structures : elle touche désormais les individus eux-mêmes, ceux qui votent les lois, signent les décrets, adoptent les mesures, souvent en pleine conscience, dont ils ne subiront jamais les conséquences. C’est le paradoxe d’une époque où l’on peut gouverner sans jamais répondre de rien. Certaines décisions politiques, prises au nom de la générosité ou de la tolérance, ont produit des effets tragiques. Qui se souvient des parlementaires qui ont rendu presque impossible l’expulsion d’un étranger sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français ? Et pourtant, combien de drames auraient pu être évités ? L’affaire Lola Daviet, douze ans, assassinée à Paris par une femme sous OQTF, l’affaire de Philippine Le Noir de Carlan, tuée dans le Bois de Boulogne par un homme en situation irrégulière, ou encore l’assassinat du professeur Dominique Bernard à Arras par un jeune d’origine tchétchène dont la famille faisait l’objet de mesures d’éloignement, rappellent que derrière les décisions abstraites, il y a des vies détruites, des familles meurtries, des tragédies évitables. Et pourtant, aucun responsable politique ne se sent comptable de ces conséquences. Des corps froids, des victimes et aucun nom, jamais, n’est associé à ces choix. Pourtant on pourrait considérer qu’ils ont du sang sur les mains non pas directement mais par inconséquence. Ces décideurs n’ont ni remords, ni culpabilité, ni même mémoire. L’oubli collectif efface la faute, et l’irresponsabilité devient la norme. À cela s’ajoute une lâcheté collective : celle des partis politiques, paralysés par la peur du scandale, tétanisés à l’idée d’être incendiés sur les réseaux sociaux, et prisonniers d’une morale médiatique qui pèse plus lourd que le bon sens. Beaucoup préfèrent l’immobilisme à la décision, le confort du silence à la clarté du choix. De peur d’être accusés de dérive autoritaire ou de stigmatisation, ils laissent perdurer des situations que chacun sait intenables. Gouverner ne coûte plus rien, ni moralement ni symboliquement. Et c’est toute la démocratie qui s’y épuise, minée par cette combinaison d’irresponsabilité individuelle et de lâcheté collective.

Conclusion
Le déclin de la France ne résulte pas seulement de sa dette ou de sa désindustrialisation : il vient d’un effacement moral. Celui d’une classe politique qui a renoncé à gouverner pour préférer durer, et d’un peuple qui a cessé d’exiger qu’on lui dise la vérité. Gouverner, c’est prévoir ; gouverner, c’est assumer. Une démocratie qui s’abandonne à l’émotion immédiate perd à la fois la raison et la mémoire. Il lui reste alors la plainte, mais plus la responsabilité. Retrouver la grandeur, c’est retrouver le courage, le courage d’être lucide, de préférer la vérité à la facilité, et de comprendre que la liberté n’a jamais existé sans effort.

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