La République des apparences

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Réflexions philosophique sur notre actualité | journaldeleconomie.fr

“Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.”
— Guy Debord, La Société du spectacle

La Ve République traverse une crise que ses institutions seules ne suffisent pas à expliquer. Ce n’est pas la Constitution qui vacille, mais la culture politique qui l’habite. Nous avons cessé de croire au réel pour croire à sa mise en scène. Le politique s’épuise dans la communication, et la communication finit par remplacer l’action. C’est le règne de l’apparence, où la vérité blesse, où l’efficacité gêne, et où la démagogie se déguise en empathie.

I. La dérive : de la décision à la mise en scène

La Ve République fut bâtie sur une idée simple : gouverner, c’est décider. Le général de Gaulle avait voulu redonner à l’État la force d’agir, la clarté du commandement et la noblesse de la responsabilité. Il pensait la France comme un peuple adulte, capable d’entendre la vérité. Un demi-siècle plus tard, tout semble inversé. Le politique ne tranche plus, il commente. Il n’agit plus, il explique. Le pouvoir se confond avec la parole qui prétend le justifier. Ce n’est plus le réel qui commande, mais son interprétation.

Le discours politique s’est transformé en une dramaturgie continue. Les gouvernants administrent des émotions plus qu’ils ne conduisent des réformes. Le pays s’est habitué à cette substitution : la mise en scène tient lieu d’action, la promesse d’œuvre. C’est ce que Jean Baudrillard appelait l’entrée dans l’hyperréel : une société où la communication ne reflète plus la réalité, mais la fabrique. Nous vivons dans une République qui se regarde agir sans agir vraiment, un théâtre où la parole publique s’évalue à son effet, non à sa justesse.

II. Les illusions : le triomphe de la démagogie douce

Dans cette ère de communication, la démagogie n’a pas disparu : elle s’est perfectionnée.
Elle s’appelle désormais marketing politique. Le marketing consiste à adapter un produit à une demande ; appliqué à la politique, il revient à ajuster le discours à l’humeur du public. L’élu ne parle plus au citoyen pour le convaincre, mais au consommateur pour le séduire. Il ne défend plus une conviction : il gère une clientèle.

Ainsi, sur la question des retraites, chacun sait que le système s’essouffle. Mais la tentation est grande de flatter l’espérance immédiate, plutôt que de dire la nécessité. C’est une démagogie polie, sans colère ni panache, mais tout aussi stérile.

Hannah Arendt avait annoncé ce brouillage du vrai et du faux, où la politique devient un art du récit et non du jugement. Le monde commun — cet espace de faits partagés — s’efface sous la multitude des discours. La communication, censée unir, sépare. Elle enferme chacun dans sa bulle de certitudes. Roland Barthes y voyait déjà le triomphe du mythe : des illusions idéologiques qui donnent aux slogans la force d’une évidence morale. Ainsi, le refrain des “riches vont payer” satisfait l’opinion sans résoudre la crise. Il apaise les consciences tout en ruinant la réflexion. Ce sont les autres qui vont payer. Solution facile mais irréaliste car précisément ce sont souvent « ces riches » qui créent de la valeur pour la communauté. Le populisme prospère dans cet univers de signes faciles, où les problèmes réels sont remplacés par des symboles commodes. Marshall McLuhan avait noté que “le médium est le message”. Nos sociétés ne communiquent plus pour comprendre, mais pour se mettre en scène. Elles vivent dans le miroir de leurs images, dans une esthétique du paraître où l’action politique devient un contenu parmi d’autres. Un espèce d’Instagram géant ou on gère les émotions du public. La France s’est ainsi transformée en un réseau d’émotions connectées, où chacun “partage” sans jamais participer.

III Le retour au réel : la vérité comme exigence morale

Cette fatigue du réel est peut-être le véritable mal du siècle. Nous préférons les perceptions aux faits, les récits aux décisions, la sensibilité à la responsabilité. Mais la réalité, elle, ne se laisse pas effacer.
Elle revient toujours, par la dette, par la sécurité, par le pouvoir d’achat, par la lassitude collective. Gouverner suppose d’abord d’accepter le monde tel qu’il est. La vérité n’est pas un instrument politique : elle est une condition morale. Une nation qui refuse de la voir finit par s’abîmer dans le ressentiment ou l’ironie. Et c’est précisément ce que nous vivons : une démocratie qui doute d’elle-même parce qu’elle ne croit plus à sa propre parole. La Ve République retrouverait son souffle si elle réapprenait la gravité. Il ne s’agit pas de restaurer une verticalité figée, mais une fidélité au réel : parler vrai, décider, assumer. C’est dans cette exigence que réside la dignité du pouvoir. Et peut-être faut-il, comme le voulait de Gaulle, redonner au peuple la parole, non pour flatter ses émotions, mais pour lui rendre sa lucidité. Le peuple est plein de bon sens si on lui dit la vérité. Mais un bon sens qui peut gêner nos gouvernants car dire la vérité suppose d’affronter la réalité de son action. 

Le salut ne viendra pas d’une réforme institutionnelle, mais d’une réforme morale : celle qui replace la vérité au-dessus du verbe, et la responsabilité au-dessus de la mise en scène. Car un peuple ne se gouverne pas avec des perceptions, mais avec du courage. Et la politique, si elle veut redevenir grande, devra d’abord redevenir réelle.

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