Le 19 juin 2025, lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, Maxim Rechetnikov, ministre russe du Développement économique, a affirmé : « Nous sommes sur le point de tomber en récession ». Cette reconnaissance officielle marque une inflexion économique majeure. Après deux années de croissance dopée par l’effort de guerre et l’investissement public, la Russie entre dans une zone de turbulences macroéconomiques.
Une croissance russe sous perfusion militaire
Depuis 2022, la croissance de la Russie a reposé sur un triptyque : dépenses militaires massives, relance publique et substitution aux importations. Mais cette dynamique atteint ses limites. La part de la défense dans le budget fédéral a atteint 30 % en 2025, avec un effort militaire estimé à 7,4 % du PIB. Cet activisme budgétaire a permis de soutenir artificiellement l’économie, mais il fragilise désormais l’ensemble des équilibres financiers.
Les signaux macroéconomiques sont clairs : ralentissement de la production industrielle, contraction de la consommation, inflation à deux chiffres, et surtout baisse de confiance des entreprises. Rechetnikov lui-même l’admet : « Selon le sentiment actuel des entreprises […] nous sommes déjà, semble-t-il, à la veille d’une récession ».
Un climat des affaires durablement dégradé
L’environnement des affaires s’est considérablement refermé depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. La désinternationalisation de l’économie s’est accélérée : retrait des investisseurs étrangers, chute des investissements directs de plus de 60 % en 2024, isolement technologique croissant. Le Forum de Saint-Pétersbourg, vitrine économique traditionnelle du Kremlin, s’est déroulé cette année sans la présence d’acteurs économiques occidentaux majeurs. Les sanctions rendent les transferts financiers complexes, incertains, voire juridiquement risqués.
Dans ce contexte, le financement devient un enjeu central. La Banque centrale maintient un taux directeur à 20 %, bien au-dessus du niveau souhaité par les acteurs bancaires. Alexander Vedyakhin, premier vice-président de Sberbank, alerte sur le risque de « surrefroidissement de l’économie » et appelle à un abaissement du taux entre 12 % et 14 % pour relancer les flux de crédit. Or, dans les faits, les entreprises russes privées ou semi-publiques voient leurs coûts de financement grimper, réduisant leur capacité d’investissement et leurs marges de manœuvre opérationnelle.
Une instabilité structurelle pour les cadres exposés
Pour les décideurs français ou européens ayant une exposition en Russie — via des filiales, des partenaires industriels ou des chaînes d’approvisionnement — le climat économique actuel est synonyme de fragilité. Le repli sur soi de l’économie russe complique les relations inter-entreprises, rend l’environnement juridique imprévisible et alourdit les coûts de conformité. Les projets d’implantation ou de partenariat doivent désormais intégrer un scénario récessionniste à court terme, avec impact sur les marges, les délais et la solvabilité des contreparties.
Le marché du travail de la Russie subit lui aussi une tension accrue. L’effort de mobilisation pèse sur certains secteurs techniques, et les hausses de primes versées aux contractuels de l’armée alimentent l’inflation salariale. Ce déséquilibre entraîne des difficultés de recrutement dans les secteurs civils, notamment la logistique, l’industrie et les technologies.
Vers une reprise des privatisations sous contraintes budgétaires
Pour compenser la baisse des recettes fiscales, la Russie envisage une relance partielle des privatisations. Plusieurs groupes publics dans les secteurs des transports, de l’énergie et de la finance pourraient être partiellement cédés, notamment à des partenaires asiatiques ou du Moyen-Orient. Cette perspective crée une opportunité pour certains acteurs régionaux, mais complexifie la lecture stratégique du paysage économique russe.
L’entrée de la Russie en récession, désormais officiellement envisagée, rebat les cartes pour les marchés émergents. Au-delà des chiffres, c’est toute la cartographie des risques — financiers, juridiques, humains — qui se transforme. Dans ce nouveau contexte, la capacité à anticiper les ruptures de financement, les blocages réglementaires ou les risques contractuels devient un avantage compétitif déterminant. Plus que jamais, les directions financières et stratégiques doivent renforcer leur veille et leur agilité face à un partenaire économique qui entre dans une phase d’incertitude durable.



