La République tient encore debout mais vacille. Ce naufrage discret se joue comme une partition en cinq temps : un exécutif qui communique au lieu de gouverner, un législatif qui légifère pour plaire, un judiciaire devenu idéologique, une fonction publique qui s’administre elle-même, et une France réelle qui, seule, maintient le pays à flot.
Le chef de l’État a substitué la mise en scène à la décision, la rhétorique au cap, la photo à la politique. Emmanuel Macron parle en permanence, il commente l’action au lieu de la conduire, il transforme le gouvernement en studio d’émissions, et le « en même temps » est devenu un mode de gouvernement qui refuse le choix et gomme la responsabilité. Son Premier ministre n’est pas là pour gouverner la France, il est là pour sauver la majorité, pour négocier des équilibres parlementaires, pour amortir les crises de la tribu présidentielle, pas pour tracer une route nationale. Le Président ne veut pas de cohabitation, le Premier Ministre a reçu pour ligne de conduite d’être prêt à toutes les compromissions pour éviter cette humiliation à Jupiter. Résultat, la ligne politique s’effiloche, les décisions se prennent au jour le jour, et l’exécutif fonctionne comme un service de communication chargé de rendre présentable l’improvisation.
L’Assemblée nationale ne légifère plus dans une perspective de long terme, elle envoie des messages à des clientèles électorales. Chaque amendement vise moins à construire une politique qu’à produire un signal, chaque proposition de loi naît pour flatter un électorat, pas pour résoudre un problème. La démocratie du court terme a pris le pas sur la loi, et la loi par nature, qui devrait ordonner et se projeter, est devenue un instrument de communication, un bulletin adressé à des niches. On n’empile plus seulement des textes, on sature l’ensemble des codes, civil, pénal, administratif, social, de règles superposées et contradictoires. Le résultat est un maquis normatif, un millefeuille législatif qui embrouille les acteurs, neutralise les effets attendus et transforme la loi en simple décor pour la scène politique.
La justice, qui devrait fonder la confiance, joue maintenant des effets symboliques. Elle commente plus qu’elle ne sanctionne, elle aménage les peines au point de vider la sanction de son sens. Les prisons débordent, la récidive s’installe, et la sanction perd sa fonction dissuasive. Et puis il y a l’hypocrisie la plus douloureuse, la règle paradoxale que nul ne veut avouer : la clémence est la norme, sauf si vous êtes de droite, car alors le fascisme paraît tout près et il faut punir très fort pour l’exemple. La justice devient idéologique quand elle devrait être impartiale, elle tranche selon l’humeur du moment plutôt que selon le droit, et quand le glaive n’est plus neutre, la République perd sa crédibilité.
L’administration s’est transformée en machine à se reproduire. Elle confond le maintien des missions avec la multiplication des postes, des grades et des procédures. Trop d’encadrement, trop d’agences, trop de comités, trop de rapports, pas assez de résultats concrets sur le terrain. On protège les carrières et on économise sur l’efficacité, on préfère la sécurité statutaire à l’exigence du service public. Le constat est simple et cruel : un tiers de fonctionnaires portent l’institution, un tiers la ralentissent par incompétence, un tiers n’y font rien, et les meilleurs compensent le reste. Le système tient tant que ces inventifs s’épuisent à réparer ce que la bureaucratie sabote.
Et pourtant la France tient, paradoxalement, grâce à ceux dont on parle le moins : les ouvriers, les artisans, les entrepreneurs, les chercheurs, les salariés qui vont travailler tôt et qui font tourner l’économie. C’est cette France-là qui finance, qui produit, qui exporte et qui comble les incohérences d’un État qui s’est inventé des priorités de spectacle. Mais cette ressource n’est pas inépuisable. Elle a accepté trop longtemps de compenser la médiocrité des élites, d’assurer la continuité d’un système qui a fini par s’autodétruire. Quand la France qui travaille cessera de payer pour les erreurs d’une caste incapable, alors le décor tombera, et la représentation ne tiendra plus.
Le bateau France ne sombre pas a cause des matelots, il sombre à cause des capitaines. Le pays regorge d’hommes et de femmes compétents, travailleurs, courageux. Ce qui manque, ce n’est pas le talent, c’est la direction. Les instruments du pouvoir existent, mais plus personne ne sait s’en servir. Les institutions tiennent encore debout, mais comme des décors sans acteurs. La loi ne guide plus, elle bavarde. La justice ne protège plus, elle trie. L’administration ne sert plus, elle se sert. Tout l’appareil d’État fonctionne encore, mais à vide, sans âme, sans volonté, sans vision. Pendant que l’orchestre continue à jouer pour rassurer les passagers, l’eau monte, et les officiers regardent ailleurs. Ce n’est plus une crise de politique, c’est une crise de vérité. Si la France s’enfonce, ce n’est pas faute de moyens, c’est faute de lucidité. Tant que ceux qui dirigent continueront à confondre le pouvoir avec la communication, ils gouverneront sur des ruines en répétant que tout va bien. Mais un jour, les Français cesseront d’écouter la musique, et alors, il ne restera plus que le silence du naufrage.



