Mykhaïlo Fedorov, figure populaire à 35 ans, a annoncé sa démission mercredi 15 juillet via Telegram, entraînant dès le lendemain matin des manifestations dans plusieurs grandes villes ukrainiennes. À Kiev, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées place Franko, à quelques pas du bureau présidentiel, brandissant des drapeaux ukrainiens et européens en scandant « honte » et « rendez Fedorov ». Des rassemblements similaires ont eu lieu à Ivano-Frankivsk, Vinnytsia, Loutsk et Odessa.
La démission du plus jeune ministre de la Défense de l’histoire ukrainienne s’inscrit dans le remaniement voulu par Volodymyr Zelensky depuis le dimanche 12 juillet. La Première ministre Ioulia Svyrydenko avait quitté ses fonctions dès le mardi 14 juillet, entraînant mécaniquement la démission de l’ensemble du cabinet. Fedorov, lui, n’est parti que le lendemain.
Dans son message publié sur Telegram, il dresse un bilan offensif : « Nous avons acquis plus de drones en quatre mois qu’au cours de l’année précédente tout entière. » Il revendique aussi le lancement d’une réforme de l’armée qu’il qualifie lui-même d’impopulaire mais extrêmement nécessaire. C’est également lui qui avait contacté Elon Musk pour obtenir une connexion satellite Starlink pour les troupes ukrainiennes, réseau aujourd’hui au coeur de l’organisation militaire du pays.
Mais sa version s’arrête là : « Nous nous sommes heurtés à un blocage total de toutes nos initiatives », a-t-il déclaré à Euronews, pointant directement le commandant en chef des armées, le général Oleksandre Syrskyi, qu’il décrit comme n’étant « pas prêt à parler ouvertement, en face à face, des problèmes ».
Zelensky assume, Syrskyi contre-attaque
Face à la gronde, le président ukrainien s’est justifié publiquement le jeudi 16 juillet. « Un président en temps de guerre ne devrait pas avoir à faire ce choix dans une telle situation. Je souhaiterais vivement l’unité. Les partis n’ont pas su la trouver », a-t-il déclaré à l’agence Ukrainian National News, avant d’ajouter : « Dans une telle situation, vous avez le choix : c’est soit l’un, soit l’autre. Car sans moi, ils ne s’asseyaient pas pour discuter. »
Le général Syrskyi, lui, a publié une réponse mesurée sur Telegram : « Nous devons nous concentrer sur la guerre et sur une stratégie efficace qui donne actuellement des résultats tangibles. »
Mais le commandant des forces interarmées, le général Mykhaïlo Drapaty, a pris une position autrement plus tranchée en louant publiquement sur Facebook le travail du ministre sortant : « La transformation des forces de Défense ne peut pas s’arrêter avec un changement de ministre, de commandement, ou de chef d’un département particulier. Elle doit continuer jusqu’à ce que des règles équitables et claires deviennent la norme. » Une prise de parole qualifiée de rare par des médias ukrainiens émanant du sommet du commandement militaire.
Zelensky a, dans la foulée, appelé à préserver « l’unité » au sein de l’état-major.
Les critiques viennent aussi de la société civile. Daria Kaleniuk, directrice exécutive du Centre d’action contre la corruption, estime que la démission de l’ensemble du gouvernement a été « orchestrée par Zelensky dans le seul but d’écarter Fedorov ». Le sergent Pavlo Kazarin, de la 104e brigade de défense territoriale, a confié au Kyiv Independent : « S’il y avait eu des critiques concernant le travail de Fedorov et l’efficacité du ministère pendant son mandat, ce remaniement aurait été compréhensible. »
L’ancien combattant Dmytro Koziatynskyi est allé plus loin sur Facebook : « Le ministre de la Défense est démis de ses fonctions en plein milieu de réformes efficaces, enfin efficaces !, pour être remplacé par quelqu’un sous l’égide duquel tout espoir de réforme peut être abandonné. »
Zelensky, lui, a proposé à Fedorov un poste de conseiller. Fedorov a refusé.
Люди приходять на площу Франка у Києві
Відео: Дарина Феденко / hromadske pic.twitter.com/pHqde34hi1
— hromadske (@HromadskeUA) July 16, 2026
Un nouveau gouvernement et un successeur controversé
Pendant ce temps, le remaniement suit son cours. Serhiy Koretsky, directeur de l’entreprise publique de transport de gaz Naftogaz, a été nommé Premier ministre le jeudi 16 juillet, après approbation du Parlement par 264 députés. Zelensky l’a présenté lors d’une discussion avec la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen comme « probablement la personne la mieux préparée pour le poste de Premier ministre d’Ukraine ».
Pour remplacer Fedorov à la Défense, Zelensky a annoncé sur X la nomination par intérim de Yevhenii Khmara, chef du SBU: « M. Yevhenii Khmara possède une expérience vaste et sans précédent dans les opérations de guerre technologique. C’est précisément sur ce point que nous devons concentrer nos efforts dans ce combat. » Cette nomination doit encore être approuvée par le Parlement.
Selon le correspondant du Financial Times en Ukraine, Christopher Miller, l’ambiance à la Rada était « explosive » le matin du 16 juillet. Certains députés de la majorité présidentielle n’envisageaient pas de valider la nomination d’Igor Klymenko, l’actuel ministre de l’Intérieur, que Zelensky souhaitait voir prendre les rênes de la Défense.
En trois ans, l’Ukraine aura ainsi connu trois ministres de la Défense successifs. Serguiï Sternenko, conseiller au ministère, a lui aussi annoncé son départ dans la foulée de Fedorov, déplorant dans un message Telegram des « obstacles bureaucratiques et empêchements délibérés ».





