La liberté n’est jamais détruite d’un coup. Elle se perd par couches successives, par glissements presque imperceptibles, par la lente transformation des conditions dans lesquelles la pensée humaine s’exerce. Nous vivons l’un de ces basculements silencieux. Le monde technique n’est plus un outil : il est devenu le milieu où nos jugements se forment, où nos perceptions se structurent, où nos convictions se cristallisent. Et ce milieu, loin d’élargir notre horizon, le rétrécit jusqu’à ne plus laisser place qu’à nous-mêmes.
Le monde commun et la liberté intérieure : un ancien régime de la pensée
Il existait un temps où la confrontation des idées reposait sur une pluralité réelle : des journaux différents, certes imparfaits, mais animés par le souci du factuel ; une télévision rare, rassemblant plus qu’elle ne divisait ; et surtout un rapport à l’écrit qui imposait une temporalité longue, celle que la réflexion exige. Lire était un acte volontaire, presque ascétique : on s’asseyait, on suspendait le flux du monde, on entrait dans un texte comme on entre en conversation avec une intelligence autre que la nôtre. La liberté intérieure trouvait là son espace naturel. C’est dans cette lenteur, dans cette résistance de l’écrit, que l’esprit apprenait à se contredire lui-même, à élaborer ses nuances, à supporter l’idée que le vrai n’est jamais simple. La démocratie vivait de cette possibilité offerte à chacun : sortir de soi en rencontrant l’autre. Ce monde commun, fait de lectures, de contradictions et de lenteur, était moins confortable mais plus libre. La liberté n’était pas donnée : elle se pratiquait. Elle se méritait.
L’âge de la technique autonome : l’enfermement algorithmique et la disparition du temps long
Avec l’ère numérique, nous avons changé de régime anthropologique. Jacques Ellul l’avait perçu avant tous : la technique n’est pas un moyen au service de l’homme, elle devient un système autonome qui impose ses propres normes, sa propre logique, indépendamment de nos intentions. L’algorithme, aujourd’hui, est l’expression la plus pure de cette autonomie. Il ne montre pas le monde : il le recompose en fonction de nos gestes, de nos préférences, de nos faiblesses. Il ne nous conduit pas vers l’inconnu : il nous reconduit vers nous-mêmes. L’individu croit explorer ; il ne fait que tourner en rond dans un couloir dessiné pour lui. Ainsi naissent les tunnels de conviction : non des croyances fortes, mais des environnements cognitifs fermés, où la contradiction disparaît faute d’être montrée. Or la liberté exige précisément l’inverse : être exposé à ce qui nous contredit, être déplacé par l’altérité. Ce n’est pas seulement l’architecture de l’information qui change : c’est notre régime de perception. L’écrit, qui demandait de la durée, recule ; l’image, qui s’impose d’elle-même, triomphe. La vidéo suspend la capacité de s’arracher au flux ; elle impose une immédiateté qui ne laisse plus la place au silence intérieur, ce lieu fragile où se forment les décisions véritables. Nous passons ainsi d’une culture de la pensée à une culture de la captation. L’attention devient un objet administré. Le jugement devient un réflexe. La liberté se contracte, non par interdiction, mais par réduction de l’espace où elle pouvait s’exercer.
L’intelligence artificielle et la recomposition de la liberté humaine
L’intelligence artificielle marque une nouvelle étape. Avec elle, la technique ne se contente plus de filtrer ou d’organiser : elle anticipe. Elle modélise nos comportements, prédit nos choix, ajuste l’horizon de ce que nous verrons. Elle devient une architecture invisible de nos vies mentales. Gilbert Simondon avait montré que les objets techniques tendent vers toujours plus d’autonomie ; l’IA rend cette autonomie créatrice. Elle ne sert plus seulement des fonctions : elle produit des environnements, des continuités, des récits. Elle fabrique ce que nous prenons pour spontané. La question n’est plus : “que voyons-nous ?” mais “que ne voyons-nous plus ?” La liberté, ici, ne disparaît pas sous la contrainte, mais sous l’excès d’adaptation. Tout est ajusté à nous, à telle enseigne que nous ne rencontrons plus ce qui nous résiste. Or la liberté n’est rien d’autre que cette capacité à rencontrer la résistance du monde et à y répondre. Une démocratie où chacun vit dans une architecture cognitive séparée n’est plus une démocratie : c’est une juxtaposition d’îlots mentaux. Et un individu dont le monde est entièrement pré-agencé par des systèmes techniques perd cette faculté essentielle : la possibilité de dire “non”. L’homme libre n’est pas celui qui obtient ce qu’il souhaite ; c’est celui qui peut s’arracher à ce qui le conditionne.
Conclusion : restaurer la liberté dans un monde qui l’érode
La question politique centrale de notre temps n’est pas seulement celle de l’information, mais celle de la liberté intérieure. Les tunnels de conviction ne sont pas un problème intellectuel : ils sont un problème spirituel. Ils témoignent d’une humanité qui glisse doucement vers un état où elle ne rencontre plus la contradiction, où elle ne lit plus, où elle ne se demande plus d’où viennent ses certitudes. Refaire monde commun suppose alors une reconquête patiente de cette vieille vertu : la lenteur de l’esprit. Lire, contredire, douter, suspendre le flux : voilà les formes nouvelles et anciennes de la liberté. Dans un univers où la technique tend à organiser notre pensée, la véritable résistance est intérieure. Elle consiste à redevenir disponible au réel, c’est-à-dire à redevenir libre.



