L’État ou le miroir brisé du service public

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Réflexions philosophique sur notre actualité | journaldeleconomie.fr

Entre les penseurs de la liberté et les théoriciens de l’État, l’histoire intellectuelle de l’Occident hésite encore : l’État est-il le serviteur de la nation ou son principe organisateur ? En France, cette hésitation est devenue paralysie. Le service public, né du souci de protéger, s’est mué en instrument d’emprise. Non par malveillance, mais par croyance : celle que l’État peut et doit tout faire.

I. L’héritage étatiste : l’État comme conscience de la société
Il faut comprendre la puissance de la tradition qui a façonné l’État français. Hegel voyait dans l’État « la réalité de l’idée morale », c’est-à-dire la forme achevée de la liberté humaine devenue objective. Marx, reprenant et dévoyant ce concept, voyait dans la planification et la collectivisation la condition de la libération économique. Plus tard, Durkheim fera de l’État le gardien des « représentations collectives » et de la cohésion sociale, garant contre la dissolution individualiste. Cette lignée a forgé une idée profondément ancrée en France : l’État comme dépositaire de la raison universelle. Le service public, dans cette optique, n’est pas un outil, mais un corps moral. Il ne répond pas à une logique d’efficacité, mais à une logique de légitimité. Il incarne le Bien commun. Et s’il dépense, s’il s’étend, c’est qu’il exprime la grandeur morale de la nation elle-même. On retrouve ici une forme de théologie politique laïque : l’État comme successeur de Dieu, dispensateur de l’ordre et de la justice. Mais ce culte de l’État, s’il donne à la France sa cohésion, lui retire aussi son souffle. Car il entretient une illusion : celle que la morale publique naît de la centralisation. C’est ce que dénonçait déjà Tocqueville lorsqu’il observait, dans la centralisation française, la préparation d’un despotisme doux — « tutélaire, bienveillant, mais absolu ».

II. La révolte libérale : l’État comme gardien des limites
Face à cette théologie de l’État, la tradition libérale, d’Adam Smith à Hayek, propose un tout autre récit : celui de la limite. Pour Smith, l’État doit garantir la sécurité, la justice, et quelques infrastructures communes, mais ne jamais se substituer à la société. Hayek, un siècle plus tard, ira plus loin : « nul esprit humain ne peut organiser rationnellement la totalité de la société », écrivait-il, car le savoir est diffus, fragmenté, incarné dans les millions d’initiatives individuelles qui constituent le tissu vivant d’une nation. Le service public, en prétendant incarner la rationalité de l’ensemble, commet donc une faute épistémologique : il croit savoir mieux que le réel. Et ce faisant, il détruit l’ordre spontané que la liberté produit. Pour Hayek, la planification administrative est toujours la négation de la complexité humaine. Elle transforme la société en machine et, tôt ou tard, l’homme en rouage. Benjamin Constant le pressentait déjà au début du XIXe siècle : la liberté moderne ne consiste pas à participer à tous les choix collectifs, mais à pouvoir s’en affranchir. L’État doit protéger, non diriger. Or, en France, le service public est devenu le contraire de cette idée : une tutelle qui se prétend bienveillante, mais qui prive le citoyen de responsabilité.

III. La fracture moderne : entre la morale de l’efficacité et la morale de la compassion
Nous sommes aujourd’hui au cœur d’un affrontement silencieux entre deux morales.

  • La morale libérale, qui considère que la vertu publique naît de la responsabilité individuelle, du travail, de la mesure et de la responsabilité.
  • La morale étatiste, qui pense que la justice ne peut exister que si une autorité centrale régule, corrige et redistribue et ainsi ne permet pas de critiquer le service public et son administration car celle-ci revêt une dimension morale du bien commun.

Le service public français est l’enfant de la seconde. Mais il vit désormais dans un monde façonné par la première : un monde d’innovation rapide, de transformation numérique, d’intelligence artificielle, de flexibilité économique. Or un État conçu pour régir un monde stable ne peut survivre dans un monde liquide. La contradiction devient visible : là où le réel exige l’agilité, le service public revendique la permanence et détient la morale de l’intérêt général. Là où l’économie impose la mesure, l’administration exige la dépense. Là où la société réclame la responsabilité, le système se réfugie dans le statut.

IV. Vers une réconciliation : le service public comme lieu de la mesure
Ni le libéralisme intégral ni l’étatisme total ne peuvent offrir un horizon durable. Il faut renouer avec une idée oubliée, que Hayek et Aron partageaient : celle d’un État modeste et moral, fort là où il doit l’être, absent ailleurs. Un État garant des règles, non des résultats. Un service public qui se juge à son efficacité réelle, non à la sainteté de son intention. Cela suppose de réintroduire la notion de limite, que Chantal Delsol décrit comme la condition même de la civilisation : « toute société qui renonce à la mesure s’abandonne à la barbarie du tout-possible ». Le service public, s’il veut survivre, doit redevenir une éthique avant d’être une structure. Non plus un sanctuaire fermé, mais une conscience ouverte sur la société qu’il sert.

Conclusion : la métamorphose nécessaire
Le drame français n’est pas que l’État soit fort : c’est qu’il se croit vertueux par nature. Or la vertu d’un pouvoir ne tient pas à sa pureté supposée, mais à sa capacité à se limiter lui-même. Quand le service public oublie qu’il est au service, il cesse d’être public : il devient le domaine d’une caste, d’un clergé administratif persuadé de son infaillibilité. La vraie réforme de l’État ne sera pas technique, ni budgétaire : elle sera spirituelle. Elle consistera à rappeler cette vérité simple qu’Adam Smith, Tocqueville, Hayek et Delsol ont chacun formulée à leur manière : la société libre n’a pas besoin d’un maître, mais d’un gardien. L’État ne doit pas incarner la morale il doit lui obéir.

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