L’intelligence artificielle et l’effacement de l’esprit : Essai sur la mutation du langage, du savoir et de la pensée

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L’intelligence artificielle n’est pas une innovation de plus dans la longue histoire des techniques. Elle transforme des structures anthropologiques beaucoup plus profondes : le rapport de l’homme au langage écrit, la formation de la pensée, la hiérarchie symbolique des sociétés et l’idée même d’apprentissage. Elle n’est pas un simple outil, mais une altération du milieu dans lequel se constituait traditionnellement l’esprit humain. Cet essai propose une réflexion conceptuelle sur cette mutation silencieuse.

1. La reconfiguration du langage écrit : la fin d’une ancienne hiérarchie

La maîtrise du langage écrit a été, pendant plus de deux siècles, l’une des principales matrices de distinction sociale. Écrire exigeait un effort qui faisait partie de la formation de l’individu : organiser ses idées, hiérarchiser des arguments, trouver les mots justes. La bourgeoisie, les élites administratives et intellectuelles tenaient largement leur légitimité de cette compétence. Celui qui écrivait mal se trouvait disqualifié, et cela ne tenait pas seulement à la forme : dans nos sociétés, la forme était déjà une part de la pensée. Comme le rappelle Comte-Sponville, “le vocabulaire n’est pas un luxe : il est la condition même de la précision intellectuelle”. Il ne dit jamais que la pensée “existe uniquement dans les mots”, mais il insiste sur le rôle du langage comme opérateur de lucidité. L’intelligence artificielle bouleverse cette structure. L’écriture n’est plus l’aboutissement d’un travail intérieur mais le résultat obtenu d’un dispositif technique. Il n’est plus nécessaire de posséder la langue pour produire un texte correct, clair, structuré. Un individu qui maîtrise mal la grammaire ou l’orthographe peut désormais générer une page impeccable. Celui qui peine à organiser ses idées peut obtenir un plan rigoureux. Celui qui manque de style peut concevoir une phrase élégante. La compétence distinctive se dissout dans une automatisation silencieuse. Ce glissement perturbe profondément l’ordre symbolique. L’ancien capital culturel, celui du “bien écrire”, perd de sa valeur, tandis qu’un nouveau capital apparaît : la capacité à maîtriser les interfaces, à interagir efficacement avec les modèles, à orienter la machine. Les élites linguistiques cèdent place aux élites techniques. Ce basculement n’est pas seulement sociologique ; il est anthropologique. Comme l’écrit Hannah Arendt, “par la parole et l’action, nous nous insérons dans le monde humain” (The Human Condition). Certes, elle vise ici la parole vivante, publique, mais l’idée demeure : notre présence dans le monde passe par la capacité à formuler. Or, cette capacité se délègue désormais à la machine. La parole écrite n’est plus le lieu où l’individu se manifeste, mais l’espace où l’outil le remplace. Une société qui ne produit plus elle-même ses formes de langage ne perd pas seulement une compétence : elle perd un principe d’apparition.

2. L’érosion cognitive : la pensée rendue inutile

La seconde transformation touche à la structure de la pensée elle-même. Penser n’a jamais été spontané : cela exigeait de lire, de trier, de résumer, de comparer, d’écrire. Bergson insiste sur le fait que le cerveau est lié à l’action, non à la fabrication des idées. La pensée, dans son essence, est un effort d’organisation intérieure : un travail de maturation, de lenteur, de continuité, souvent laborieux. L’intelligence artificielle intervient précisément à cet endroit. Là où l’étudiant devait lire cent pages pour comprendre, il peut désormais en demander une synthèse. Là où il devait retranscrire un entretien de trois heures, une machine produit instantanément le texte. Là où il devait concevoir un plan, une structure lui est proposée. La pensée se trouve externalisée. Günther Anders, dans L’obsolescence de l’homme, ne décrit pas l’IA, mais il décrit notre condition devant nos propres productions : nous fabriquons des outils qui accomplissent nos tâches mieux que nous, et cette supériorité technique engendre une fragilisation intérieure. Nous devenons, écrit-il, “gênés devant la perfection de nos produits”. Ce sentiment de décalage, que l’IA intensifie, entraîne un désapprentissage progressif. Ce que nous ne faisons plus, nous ne savons plus le faire. L’université constitue aujourd’hui un laboratoire de cette mutation. Beaucoup d’étudiants considèrent que le travail écrit est destiné au professeur, non à leur propre formation. Ils n’éprouvent pas l’écriture comme un exercice mais comme une formalité. La thèse de doctorat illustre de manière exemplaire cette mutation : autrefois, elle impliquait des années de lecture, de terrain, de transcription, d’écriture patiente et de réécriture. Aujourd’hui, la revue de littérature peut être compressée par l’IA, les entretiens transcrits automatiquement, les synthèses générées à la demande, la rédaction accélérée. La forme subsiste ; la formation disparaît. L’apparence du savoir demeure ; la construction lente de l’esprit s’efface. Simondon rappelait que l’individuation, y compris intellectuelle, est un processus, non un résultat instantané. L’IA court-circuite ce processus de maturation de l’apprentissage. La question n’est pas que les étudiants trichent, mais qu’ils n’apprennent plus. Il est absurde que les professeurs mettent plus de temps à lire les mémoires ou thèses que les étudiants à les écrire.

3. L’avenir de l’esprit : une société où l’homme pense moins et produit plus

Reste une question décisive : est-ce un problème ? Après tout, si un ingénieur médiocre accomplit un excellent travail grâce à l’IA, la société n’en tire-t-elle pas bénéfice ? Si l’intelligence artificielle augmente la productivité, réduit le temps de formation, simplifie les tâches, pourquoi exiger que l’individu demeure intellectuellement fort ? Parce qu’une société où l’homme pense moins est une société moins libre. Le danger n’est pas la diminution de la compétence technique ; c’est la diminution de l’autonomie. La liberté suppose une capacité à juger, à raisonner, à discerner, bref, à exercer son esprit. Si la machine remplace ce travail, elle affaiblit non l’efficacité mais la souveraineté intérieure. Comme le rappelait Arendt, l’action humaine suppose un sujet capable d’initiative. Un individu qui ne pense plus par lui-même devient disponible pour toutes les hétéronomies. La réponse passe par l’éducation. Il ne s’agit pas de refuser la technique, mais d’exiger que subsistent des espaces non assistés : oraux, écrits manuscrits, dissertations réelles, travaux personnels sans IA. Non pour restaurer le passé, mais pour préserver la possibilité de l’esprit. L’intelligence artificielle n’est pas en soi un péril ; elle est une épreuve. Elle nous oblige à décider si nous voulons encore former des êtres pensants, ou seulement des opérateurs de systèmes.

L’homme demeurera un esprit seulement s’il continue d’exercer son esprit. L’IA ne détruit pas la pensée ; elle la rend optionnelle. Et une pensée optionnelle finit toujours par disparaître.

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