Sortir sa carte au moment de passer en caisse est devenu un geste tellement banal qu’on n’y pense plus. C’est précisément le problème, selon plusieurs économistes et chercheurs en comportement du consommateur : le paiement dématérialisé pousse à dépenser davantage, sans qu’on s’en rende compte.
Le phénomène a un nom dans la littérature scientifique : l’effet « sans espèces ». Et il est documenté à grande échelle. En 2024, une méta-analyse publiée dans le Journal of Retailing par des chercheurs australiens a compilé 71 études conduites dans 17 pays auprès de plus de 11 000 participants.
Conclusion : les paiements dématérialisés sont systématiquement associés à des niveaux de dépenses plus élevés que les transactions en liquide. Les auteurs qualifient cet effet de faible mais significatif, autrement dit, la carte bancaire ne fait pas dérailler les comptes du jour au lendemain, mais grignote le budget paiement après paiement, sur des millions de foyers.
Un sondage du magazine Forbes va dans le même sens : 58 % des acheteurs reconnaissent dépenser davantage lorsqu’ils règlent par carte.
Ce que le cerveau ressent quand on paye en liquide
Le mécanisme est psychologique. Manoj Thomas, professeur de marketing à l’université Cornell, a montré dans une étude publiée dès 2011 dans le Journal of Consumer Research que manipuler des billets et des pièces active des zones cérébrales liées à l’inconfort et à l’aversion aux pertes.
Autrement dit, sortir un billet de vingt euros fait légèrement mal au cerveau, ce qui freine naturellement les dépenses impulsives. « Payer en cash ancre le coût des choses dans notre esprit », explique-t-il. « C’est le meilleur outil pour maîtriser son budget. »
À l’inverse, tendre une carte que l’on récupère immédiatement est perçu comme un geste abstrait. On ne se sépare de rien de matériellement identifiable. La douleur de payer disparaît, et avec elle, le petit signal d’alerte qui pousse à réfléchir avant d’ajouter un article au panier.
Stuart Mills, maître de conférences en économie à l’université de Leeds, le formule simplement : « L’argent liquide donne un retour immédiat et visible sur ce que l’on dépense. » Payer en espèces oblige à ouvrir son portefeuille, compter les billets, voir physiquement la somme diminuer; autant de micro-frictions qui ralentissent la main avant qu’elle ne saisisse un produit superflu.
Richard Whittle, économiste à la Salford Business School, a été plus direct encore dans une déclaration à la BBC : « La facilité de paiement par carte peut amener les consommateurs à dépenser sans réfléchir et acheter des choses dont ils n’ont pas vraiment besoin. »
Ce constat prend une résonance particulière en France, où la carte bancaire est le moyen de paiement de référence et peut s’utiliser dès un euro (une baguette, un café, un ticket de métro), au point d’avoir largement supplanté le liquide dans les commerces de quartier.



