C’est un étrange renversement de l’histoire : le parti qui se présentait naguère comme le défenseur des oubliés de la fiscalité, celui qui dénonçait la « France surtaxée », vient de découvrir les joies de la ponction budgétaire. À l’Assemblée nationale, pendant la semaine budgétaire, les députés du Rassemblement national ont voté tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un impôt. Une véritable inflation fiscale à la sauce bleu marine. Leur slogan pourrait désormais être : « L’impôt, c’est le peuple ! » Car tout y est passé : la taxe sur les rachats d’actions, les superdividendes, les GAFAM, les holdings patrimoniales, l’exit tax… On ne sait plus s’il faut applaudir le grand retour de la redistribution ou s’inquiéter d’un retour du Gosplan.
Le grand inventaire des impôts « made in RN »
Premier coup d’éclat : la taxe sur les rachats d’actions, portée par les députés RN. Objectif affiché : faire payer les grandes entreprises qui rachètent leurs propres titres. Le taux, modeste jusque-là (8 %), bondit à 33 %. On dirait presque du Mélenchon en gants blancs. Le gouvernement, lui, s’y est opposé, sans succès. Deuxième acte : le rétablissement de l’exit tax, c’est-à-dire un impôt sur les plus-values latentes de ceux qui osent quitter la France. On croyait ce symbole d’une autre époque, enterré en 2019 ; le RN l’a ressuscité tel un zombie fiscal. Dorénavant, quiconque rêve d’aller respirer l’air du Luxembourg ou de Lisbonne devra d’abord passer à la caisse. Puis vient la taxe sur les superdividendes : adoptée à l’initiative de la gauche, votée avec enthousiasme par le RN. Motif officiel : justice sociale. Motif réel : plaire au peuple. Quand on n’a pas de superdividendes, on aime que d’autres en soient privés. Ajoutons à cela le doublement de la taxe GAFAM, passée de 3 à 6 %. Les géants du numérique tremblent, ou rient, puisque les États-Unis répliqueront sûrement. Peu importe : la posture vaut plus que le rendement. Et comme si cela ne suffisait pas, les députés RN ont aussi soutenu un impôt minimal de 25 % sur les multinationales, un impôt dit « universel » qui rapporterait, selon ses promoteurs, 26 milliards d’euros. De quoi transformer la France en paradis de la fiscalité punitive. Enfin, cerise sur le gâteau : le RN a voté la transformation de l’IFI en “impôt sur la fortune improductive”, une trouvaille sémantique aussi redoutable que floue, censée taxer les “richesses dormantes”. Même la gauche hésite encore à en comprendre les contours. Le RN est très en phase avec les postures mitterrandiennes de 1981 et du Parti socialiste, avec les deux hochets qui furent la retraite à 60 ans et l’impôt sur la fortune. Le RN confirme ainsi son nouvel ancrage à gauche.
L’inflation fiscale, nouvelle doctrine économique
Résumons : exit tax, taxe sur les rachats d’actions, superdividendes, GAFAM, fortune improductive, holdings patrimoniales… Le RN a coché toutes les cases du fiscalisme intégral. Renaissance en rit jaune, la gauche jubile, et les économistes parlent d’un « virage colbertiste intégral ». On disait que Marine Le Pen voulait défendre le « pouvoir d’achat ». On découvre un parti qui défend surtout le pouvoir de taxer. Les mêmes qui dénonçaient hier le matraquage fiscal deviennent aujourd’hui les hérauts de la taxation nationale. Il fallait oser. Mais il y a une logique : quand on se veut « parti du peuple », il faut bien désigner un nouveau bouc émissaire. Le riche remplace l’immigré, la taxe devient patriotique, et la ponction devient justice. L’impôt, c’est la Nation debout. Et derrière cette conversion fiscale se cache une stratégie bien rodée : flatter un électorat populaire fatigué des injustices réelles, en lui offrant le spectacle d’une revanche symbolique sur les puissants.
La revanche fiscale du peuple
Tout cela n’est pas de l’économie, c’est de la dramaturgie politique. Le RN ne fait pas une politique budgétaire, il raconte une histoire : celle d’un peuple qui reprend la main sur les puissants par l’impôt. Ce n’est pas la redistribution, c’est la revanche. On taxe par procuration : “je ne gagne pas plus, mais au moins ils perdront un peu”. C’est l’impôt thérapeutique, l’impôt cathartique celui qui ne remplit pas les caisses mais apaise les colères. La fiscalité devient un exutoire collectif, une manière d’exprimer la justice par la ponction. En somme, le Rassemblement national a trouvé la formule magique : taxer pour plaire, taxer pour guérir, taxer pour exister. Après tout, quoi de plus français que de faire de l’impôt une passion nationale ? Pourtant le jeu est dangereux car son électorat de droite va fuir en courant.



